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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1021

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toujours à rouler en bas. Dès que dans un art l’ambition fléchit, tout décline et se précipite. Si un pays n’a plus en politique d’éloquence élevée, du haut en bas de la hiérarchie sociale on n’entend plus qu’un partage insipide ; si vous n’avez plus d’éloquence religieuse, la piété devient ce qu’il est inutile de dire ; si la philosophie renonce aux grands problèmes, vous n’aurez bientôt plus d’autre sagesse que celle des proverbes et des moralités. Si vous n’avez plus de poésie, vous risquez fort de n’avoir plus de prose. Il faut toujours qu’il y ait devant nous une perfection, un but lointain vers lequel on fait effort. Dès qu’on ne lutte plus pour avancer, on est entraîné en arrière, comme l’a dit Virgile en vers admirables : « Je crois voir un nocher qui rame contre le courant ; si par hasard ses bras viennent à défaillir, aussitôt le fleuve l’emporte sur sa pente.

Non aliter quam qui adverso vix flumine lembum,
Remigiis subigit, si brachia forte remisit,
Atque illum in præceps prono rapit alveus amni.

Si la prose ne voit plus devant elle, au-dessus d’elle un art plus élevé avec lequel elle tient à rivaliser dans sa mesure, si elle ne se sent plus observée et comme surveillée par des gens exercés et sévères, elle cède à sa nature et se laisse retomber dans la mollesse et la platitude. Elle se fera même un mérite d’exprimer ses pensées sans gêne, elle érigera en loi sa nonchalance, elle proclamera que cette simplicité commode est une vertu, et déjà elle s’est avisée de dire plus d’une fois que le style est l’art d’exprimer son sentiment comme il vient. C’est ainsi que d’indifférence en indifférence, de facilité en facilité, de pente en pente, elle glissera en arrière jusqu’à la prose américaine ou à celle de M. Jourdain, qui était en effet le plus naturel, le plus vrai, le plus court des prosateurs quand il disait : Nicole, apporte-moi mes pantoufles.

On ne niera pas, je pense, ces heureuses influences sur l’éducation littéraire ou morale d’un pays et sur la langue ; mais à qui la faute, si la poésie a disparu ? Faut-il s’en prendre à nos institutions, au changement de nos mœurs, à l’indifférence du public ou aux poètes eux-mêmes ? car il y a encore des poètes qui ne manquent ni de talent, ni de grâce, ni d’âme, ni de fine industrie. Seulement ils ne vivent pas de notre vie, ils paraissent étrangers à notre monde, ils ne font rien pour être lus et compris, ils n’écrivent pas pour nous. Bien plus ils ne se lisent pas entre eux, ils ne s’écoutent pas les uns les autres, ils n’ont pas d’idées communes, ni par conséquent d’action sur l’esprit public. Chacun n’est occupé que de sa passion et de sa fantaisie. N’avez-vous jamais rencontré vers le soir un arbre isolé dans la campagne, loin de la demeure des hommes, où mille oiseaux invisibles chantent avec joie ou