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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1020

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aux affaires. Tout folie ou tout sagesse, telle est sa devise. L’année a perdu son printemps, comme disait Aspasie par la bouche de Périclès. On se demande quels fruits pourront porter des arbres vigoureux et droits, pleins de sève généreuse, mais que la rigueur insolite de la saison a condamnés à n’avoir point de fleurs.

Sans prolonger ces réflexions, qui peuvent paraître aujourd’hui d’une moralité trop simple, sans nous demander s’il n’y a pas des périls de plus d’un genre à laisser la première jeunesse livrée aux influences peu saines d’une imagination stagnante, disons quelques mots de l’art, de l’art d’écrire en prose, qui tient de plus près qu’on ne pense à l’art de la poésie. Tous les siècles vraiment littéraires ont eu leurs poètes, et peut-être n’ont-ils eu de grands prosateurs, que pour avoir eu de grands poètes. La poésie est un art si difficile, le prix en est si haut placé, elle exige tant de génie pour briller au premier rang, tant de mérite même pour y paraître médiocre, tant de délicatesse d’esprit pour s’y faire le nom le plus modeste, qu’elle condamne au travail tous ceux qui portent de ce côté leur ambition. Un bien petit nombre parvient à se signaler, mais en attendant ils ont tous paré leur esprit pour plaire à la Muse. Même pour tenter l’entreprise, il faut avoir quelque force, être épris de l’art, tenir haut sa pensée, manier toutes les ressources de la langue. Ceux qui n’atteignent pas la cime ont du moins habité près des sommets, ils ont pris le goût des grandes choses, ils ont l’idée et le respect d’une certaine perfection, et s’ils ne sont pas devenus de vrais poètes, ils demeurent des juges solides et fins de la beauté littéraire. Ils forment enfin un public qui n’est pas tout le monde. Vous êtes-vous déjà demandé à quoi servent ces concours hippiques dont les prix sont disputés par des coursiers en apparence inutiles, puisqu’ils ne sont destinés qu’à fournir une invraisemblable carrière pour le plaisir des spectateurs ? Oui, mais pour produire ces merveilles de la vélocité, il faut élever avec une sollicitude exquise des milliers de chevaux, parmi lesquels on choisira les plus parfaits ; tous ne disputeront pas le prix, la plupart ne seront pas même admis à courir, mais ils auront tous profité des soins qu’on leur a donnés pour les rendre dignes de cet honneur, et toute la race à la longue sera meilleure. Il en est de même en poésie, où beaucoup peuvent se croire appelés à devenir des prodiges, mais où ceux qui ne seront pas élus resteront des littérateurs distingués, qui de proche en proche en feront d’autres et formeront ainsi un public d’appréciateurs autorisés et difficiles en matière dégoût. La poésie, par cela qu’elle est la plus haute expression de l’art d’écrire, entraîne la prose avec elle et la force à monter. Il y a dans toutes les choses humaines une sorte d’infirmité naturelle qui fait que par leur inertie et leur pesanteur : elles tendent