Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/992

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tronçons. Les autres parties sont des trouées dans les bois, mais ce n’est plus cette solitude complète qui énerve l’imagination du voyageur. D’abord on tourne le dos à la mer, et dans les rares instans d’éclaircie nous découvrons à travers et au-dessus des brouillards de la plaine les premiers chaînons des Cordillères, qui revêtent mille formes à mesure que les rayons du soleil glissent sur leur tête, ou fouillent de leur lumière les mille renfoncemens de la montagne. Toutes ces teintes sont chaudes, volcaniques, entremêlées de vapeurs fugitives et irisées. Quand les yeux s’abaissent, fatigués de ces pics vertigineux qui n’ont peut-être jamais été foulés par un pied humain, ils se reposent sur quarante lieues de tapis vert, parsemé de quelques taches blanchâtres. Ces points blancs sont les villes de Ximenès, Padilla et Guemès, qui marquent presque les étapes du tracé de San-Fernando à Vittoria : ce sont aussi des haciendas jadis florissantes, aujourd’hui le dernier asile des Indiens que la guerre n’a pas encore arrachés au sol, et qui, à la vue de tous leurs souvenirs et de toutes leurs croyances dispersés, de leurs temples livrés au pillage, commencent à se corrompre au contact des vices de leurs maîtres ou à désespérer de leur sort.

Sur la droite, vers le nord, ce massif de rochers isolés, ce bloc aux reflets fauves et rosés, hérissé d’aiguilles de granit, semblable à un gigantesque lion au pelage hérissé, couché dans la plaine sablonneuse du désert, c’est le royaume des bandits et des guérillas. A mi-côte, ce nid d’aigles, cette cité aérienne aux bâtisses grisâtres, où l’on grimpe par des escaliers taillés dans le roc et dont deux roches inclinées l’une vers l’autre forment la porte d’entrée, c’est la ville de San-Carlos, la nouvelle retraite du général Garbajal. A moitié route de Vittoria, la première ville où nos attelages épuisés purent prendre un léger repos, ce fut le premier point blanchâtre qu’on avait signalé du haut des collines à l’entrée de la plaine, — Ximenès, connu aussi sur les vieilles cartes sous le nom de Santander. Dix kilomètres environ avant d’arriver au premier mirador de la ville, d’où les guetteurs chargés d’épier l’arrivée des bandes dominent tout le pays, s’ouvre en ligne droite une large voie. Si l’on augure du développement de la cité par cette avenue, par les pignons et les clochers qui se dessinent dans la brume, par le bruit des cloches sonnant à toute volée, tout nous présage les délices de Capoue. A l’angle de la place se dresse un fier hôtel, à l’autre extrémité une vieille église de belle architecture gothique, et qui paraît grandiose ; mais tout cela n’est que ruines, les murailles sont fendues, de larges gouttières ont creusé les plafonds. Ximenès, qui ne renferme pas d’étrangers, a un caractère national. Quelques familles mexicaines plus industrieuses que de coutume, des Indiens vivant