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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/99

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souvent en politique les appels des désespérés et des faibles. Cette chance évanouie, le Portugal restait seul en tête-à-tête avec l’Espagne et ses bataillons, seul avec sa faiblesse, ses divisions, son découragement, sa misère et son roi plein d’illusions, pour soutenir une lutte où le sentiment populaire était le dernier complice d’une résistance inutile.


III

Alors le duc d’Albe s’élance. L’abandon de l’Europe, la trahison intérieure, la conspiration de toutes les craintes, rendaient l’œuvre facile en faisant du Portugal une proie livrée d’avance. L’armée d’invasion, sans être nombreuse, avait la supériorité que donnent la discipline et l’habitude de la guerre. Le vieux capitaine n’était pas cependant sans préoccupations ; il se trouvait sur un terrain nouveau, et l’indépendance portugaise avait en ce moment un auxiliaire redoutable, terrible, imprévu : c’était la peste qui avec la misère ravageait le pays et devant laquelle il ne fallait pas laisser faiblir le moral des soldats espagnols. Cette campagne, qui commençait aux derniers jours de juin 1580, ne fut pas une campagne ; ce fut une marche méthodiquement impétueuse à travers des villes qui tombaient d’elles-mêmes et des contrées dont les habitans essayaient en désordre une vaine défense. On croyait le duc d’Albe encore à la recherche de son chemin, vers la rive droite du Tage, du côté de Santarem, qu’il était déjà sur l’autre rive, en face de Lisbonne, à Setubal, faisant plier sous son épée la ville où quelques jours avant dom Antonio avait paru en roi, et donnant la main à la flotte espagnole, qui abordait l’entrée du fleuve. On le croyait encore à Setubal que déjà, par une foudroyante témérité, il avait jeté ses soldats sur l’autre rive du Tage, disant à un de ses officiers, qui restait stupéfait de la rapidité et du succès de l’opération : « Vois ce que c’est que les occasions ; les unes demandent l’audace d’un jeune homme, les autres la prudence et les lenteurs des vieux. » Il manquait la reddition du fort de Cascaes, dont la garnison aurait-pu aisément rejeter les envahisseurs à la mer, et qui, gardé par un des partisans de dom Antonio, Diego de Meneses, pouvait encore menacer l’armée espagnole dans ses positions nouvelles, dans ses communications avec l’escadre du marquis de Santa-Cruz. Ce fut bientôt fait : le fort fut sommé de se rendre, attaqué et pris en quelques heures avec son commandant. Diego de Meneses demanda à être traité selon les lois de la guerre. Le duc d’Albe lui fît répondre laconiquement qu’il pouvait se préparer à mourir, et ce vaillant homme qui avait refusé de partir comme gouverneur des Indes pour prendre part à la défense de son pays, qui avait peut-être