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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/986

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froid et de faim. Au milieu de ce désastre, un vaquero apporta une curieuse nouvelle qui fit sensation sur les officiers réunis à l’heure du déjeuner autour d’une table vide et en train d’accabler de reproches le camarade chargé des provisions de bouche ; ce dernier venait même de déclarer qu’il donnait sa démission d’un emploi trop ingrat. — A six kilomètres de Sotto-Marina, nous apprit le vaquero, un sloop américain, après avoir fui la mer devant le gros temps et avoir remonté la Corona, s’était amarré dans une crique à l’abri du courant de la rivière. Il devait avoir un chargement. — Chacun fut bien vite en selle, et malgré cours d’eau et cloaques nous fîmes une course échevelée à travers bois. Le patron du sloop n’avait à bord que les vivres nécessaires à son modeste équipage. Ému pourtant de notre état et moyennant 20 piastres (100 francs), il nous céda une part de sa cambuse. Bientôt nous rapportions en triomphe cinq kilogrammes de pommes de terre, une grappe d’oignons, quelques feuilles de tabac et deux bouteilles de whiskey. A l’arçon de ma selle, comme une fière dépouille, était suspendue une morue sèche que chacun regardait avec amour. Inutile d’ajouter que le banquet fut splendide, et que l’officier démissionnaire de son grade de chef de table retira sa note comminatoire. Enfin le 25 l’horizon se dégagea, et le soleil reparut dans toute sa force. Pour remplacer les morts, les ginetes [1] de La Serna se lancèrent à la recherche des manadas, et le soir ramenèrent une bande toute frémissante de chevaux sauvages qui le lendemain, au moment où notre cavalerie se mit en route, se mêlèrent dans ses rangs, bondissant de rage sous leurs nouveaux maîtres parfois désarçonnés.

Depuis le départ de Vittoria, le général Mejia n’avait pu donner signe de vie. Les voies défoncées avaient arrêté sa marche sur Matamores, où Cortina s’était réfugié avec le gros de sa troupe, conservant sur ses derrières une force destinée à nous arrêter et à défendre la ville de San-Fernando, d’où une partie de son artillerie et tout son parc n’avaient pu sortir par suite du temporal. La contre-guérilla, laissant la mer à sa droite, se dirigea sur San-Fernando. Au sortir de Sotto-Marina, la route de San-Fernando, quoique encore inondée, s’annonçait large et bien tracée sous la forêt. La longue étape qu’on allait franchir d’une traite jusqu’à l’hacienda de Buena-Yista, si on ne voulait pas périr de faim, s’annonçait moins pénible ; mais après trois kilomètres de parcours toute trace de chemin avait disparu. Des veredas fréquentées d’habitude par les troupeaux se croisaient en tous sens. Faute de guide, on s’y fût égaré. Aussi La Serna, précédé de ses hardis vaqueros, avait-il

  1. Les ginetes sont les dompteurs de chevaux sauvages, ces centaures vêtus de cuir des pieds à la tête, qu’on voit traverser les halliers, lancés au galop à la poursuite des manadas.