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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/94

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Los Velez, qui lui vantait l’annexion : « Quand tout sera espagnol, où pourront se réfugier nos enfans ? » Malgré ces nuages entre le roi et le duc, la nécessité rapprochait ces deux hommes si bien faits pour s’entendre, si naturellement complices dans les œuvres de politique violente. Le roi avait besoin du soldat ; le soldat n’était pas homme à résister à un ordre, à un geste, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que Philippe II ne prit pas même la peine de relever ostensiblement le duc d’Albe de sa disgrâce en le mettant à la tête de l’armée : il le fit partir directement d’Uceda pour Lerena, où se réunissaient les forces de l’expédition, ce qui faisait dire au vieux général qu’on l’envoyait conquérir des royaumes les mains encore chargées de fers. Le duc ne fut pas autorisé à se rendre à Madrid pour assister aux conseils où se délibérait l’entreprise dont il était l’exécuteur ; il ne vit le roi que plus tard, à Merida, marchant déjà sur le Portugal.

Une fois à l’œuvre d’ailleurs, « l’homme d’Uceda » ne se rappelait plus s’il avait approuvé ou désapprouvé. Le bruit des armes, la vue des vieux soldats qu’il avait connus le ragaillardissaient ; il se sentait jeune homme pour la guerre, et l’exil surtout n’avait pas attendri son âme pour les rebelles de toute sorte, car ceux qui défendaient leur pays, en Portugal comme dans les Flandres, étaient naturellement des rebelles. Pendant que les gouverneurs portugais en étaient encore à négocier pour couvrir leur trahison d’une apparence de concessions nouvelles de la part de la cour de Madrid, pendant que le prieur de Crato en était à conquérir sa fragile couronne dans les échauffourées populaires, l’armée espagnole était déjà en marche et s’approchait de Badajoz, où Philippe II se rendait lui-même avec la reine et le prince royal, comme pour rehausser l’éclat de cette entrée en campagne, et en réalité pour se tenir plus près des événemens. Le 27 juin 1580, l’armée réunie à Cantillena, dans une plaine, auprès d’une rivière qui courait le long de la frontière des deux royaumes, était prête à être passée en revue par le roi, pour qui on avait élevé un amphithéâtre au milieu du camp, au centre des lignes de l’infanterie italienne. Avant le défilé, le duc d’Albe, suivi d’un éclatant cortège, vint pour baiser la main de Philippe II et prendre ses ordres. Le vieux capitaine de l’empereur, qui semblait secouer le poids des ans et des infirmités, portait un vêtement aux couleurs de sa maison, bleu et blanc, sur la tête un bonnet orné de plumes magnifiques, à la ceinture une épée à la poignée d’argent, compagne de sa longue vie de soldat. Son attitude était martiale et superbe. Quand il s’approcha du roi, Philippe, qui n’ignorait pas l’art de régner et de gagner les hommes dont il avait besoin, le prit presque dans ses bras, le reçut de façon à lui faire oublier l’exil d’Uceda et le fit asseoir auprès de lui tandis que