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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/918

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et la société fut fondée. Les membres devaient s’appeler les perfectibles ; mais, ce nom lui ayant paru un peu bizarre, il le remplaça comme nous avons dit. Les premiers illuminés furent donc ces étudians d’Ingolstadt, vrai symbole d’avenir pour l’imagination confiante de Weisshaupt : de même qu’il les avait arrachés et aux superstitions de la franc-maçonnerie et aux séductions du jésuitisme, il espérait aussi affranchir toute l’Europe de ce double péril.

Pendant quatre ans environ, la société des illuminés ne se recruta guère que parmi les étudians d’Ingolstadt ou leurs amis des villes voisines. C’est la première période, la période de préparation, ce que Goethe appelle les années d’apprentissage. Au mois de juillet 1780, un jeune gentilhomme hanovrien, le baron Adolphe de Knigge, se fait admettre parmi les initiés, et dès lors tout change de face. On ne sera plus enfermé dans de petites villes de Bavière, ni réduit au cercle restreint des écoles ; le monde s’ouvre aux conquérons. Knigge était une tête légère et folle, toujours prête à prendre feu. Longtemps occupé de songeries cabalistiques, associé au thaumaturge Schroeder, dévoué à la franc-maçonnerie, désolé, comme Lessing, de la voir si dépourvue d’idées et rêvant pour elle une transformation radicale dont il aurait la gloire d’être le chef, il rencontra dans ses courses vagabondes un des initiés de Weisshaupt, le marquis de Gostanza, qui lui dit en confidence : « Cette transformation que vous souhaitez si fort, elle est faite. La société existe, et votre place y est marquée. » Knigge devient donc le grand auxiliaire de Weisshaupt ; il remanie avec lui toute l’organisation de la secte, il institue les degrés, règle les cérémonies, établit les rapports des membres selon le rang qu’ils occupent, détermine pour chacun d’eux la série des droits et des devoirs. Illuminatus minor, illuminatus major, illuminatus dirigens, voilà les trois grandes divisions. Quand ces cadres seront remplis, quand des princes souverains y auront accepté un rang sans connaître l’esprit qui les mène, une révolution immense s’accomplira insensiblement. C’est la révolution célébrée dans les livres saints et que le Christ a commencée : deposuit de sede potentes et exaltavit humiles. Elever les petits, abaisser les grands, créer l’humanité nouvelle, telle est l’ambition des deux chefs.

Des prétentions comme celles-là sont chose si extraordinaire que l’esprit français se refuse à les comprendre. Les écrivains de l’Allemagne, tout en blâmant l’entreprise de Weisshaupt au nom des principes de notre siècle, admettent sans difficulté que les conspirateurs d’Ingolstadt, si le temps ne leur eût manqué, auraient pu exercer une action considérable sur la société de leur temps. Pour nous, à chaque ligne de leur programme, les objections se dressent. Ce qu’ils veulent, on le voit bien ; ce qu’ils rêvent, on peut se