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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/914

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les avantages que nous devons à la société civile et corrigeons les inconvéniens qui s’y mêlent. Au-dessus des barrières civiles qui parquent les individus, établissons le domaine de la fraternité. Qu’il y ait un lieu où l’on ne soit plus ni Français ni Anglais, ni chrétien ni bouddhiste, où l’on soit fils de l’homme.

Telle est la doctrine que Lessing expose en ses jolis dialogues avec un mélange de chaleur cordiale et de socratique ironie. Il est évident que par cette conception idéale Lessing supprime la maçonnerie au moment même où il paraît la glorifier. Cet idéal n’est en effet ni une chose nouvelle, ni la propriété d’une secte particulière. De tout temps, les grandes âmes ont eu l’instinct de la fraternité humaine, et cet instinct est devenu une lumière qui brille à chaque page de l’Évangile. Celui qui a raconté l’histoire du voyageur frappé par le bandit, dédaigné par le prêtre et secouru par le Samaritain, celui qui a mis l’hérétique charitable et cordial au-dessus de l’orthodoxe indifférent et sec, celui-là nous a divinement enseigné, il y a deux mille ans, que l’humanité domine tout aux yeux du père commun. Si les hommes ont peu profité de l’enseignement, c’est que l’esprit d’égoïsme et d’orgueil, impossible à déraciner, renaît à mesure qu’on l’extirpe. Si nulle institution n’est venue réaliser dans toute son étendue la merveilleuse doctrine de la parabole, cela prouve seulement que le christianisme est loin d’avoir épuisé ses trésors et terminé sa tâche. Lessing, je le sais, ne croit pas faire une œuvre chrétienne, mais certainement il conçoit une idée très haute quand il se préoccupe de la solution d’un tel problème. Seulement ce qui est un trait d’exquise ironie chez l’écrivain ami de la lumière, c’est de proposer ce problème à une confrérie ténébreuse et de confronter son idéal sublime avec l’indigence morale des francs-maçons. Dialogues pour les francs-maçons, ce second titre de la comédie en explique le véritable sens : Lessing s’amuse à indiquer aux francs-maçons les principes élémentaires de la science qu’ils croient posséder et dont ils ne se doutent pas. C’est comme s’il leur disait : « Vous avez des secrets, des rites, des cérémonies, toutes formes absolument vides ; voulez-vous une idée pour les remplir ? En voici une. Prenez garde pourtant : elle est si grande et si lumineuse qu’elle fera voler en éclats vos machines vermoulues. » La dédicace rend l’ironie plus sensible encore et plus directe. A qui sont dédiés ces Dialogues pour les francs-maçons ? Au duc Ferdinand de Brunswick, grand-maître des francs-maçons d’Allemagne.

Ainsi le premier tirait que nous offre l’histoire des sociétés secrètes dans l’Allemagne du XVIIe siècle, c’est le contraste si ingénieusement signalé par Lessing entre la mystérieuse solennité des formes et la nullité absolue du fond. Goethe à décrit en souriant le