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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/87

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heures suffiront pour les réunir, et nous brûlerons les habitations de ceux qui commencent à parler et à agir, contre le bien général… »

Ce que disaient les deux artisans de Lisbonne n’était que l’écho du sentiment des masses. Si le peuple portugais eût été soutenu et conduit, s’il eût trouvé un chef comme les Hollandais en avaient un, il eût peut-être infligé dès ce moment à la politique espagnole l’humiliation d’une défaite ; mais il était seul. S’il se tournait vers le roi, il ne trouvait qu’un moribond sans volonté, prêt à se livrer par lassitude à l’ennemi. Des deux prétendans portugais, l’un, le duc de Bragance, était impopulaire. Sa femme, la duchesse Catherine, était une personne supérieure d’âme et d’esprit, courageuse et séduisante ; le duc était un homme orgueilleux et brouillon, dévoré de l’ambition de régner et incohérent, hautain, peu aimé, peu considéré comme soldat, encore moins comme politique. Il était la mauvaise chance d’une cause dont sa femme était l’inutile séduction. L’autre prétendant, le prieur de Crato, dom Antonio, quoique bâtard, était plus aimé, plus populaire, mais il manquait d’autorité ; il avait plus d’humeur aventureuse et d’ambition remuante que de sérieuse intelligence, et de plus il était poursuivi, traqué, exilé loin de Lisbonne par le vieux roi, qui l’avait pris en haine. L’union des deux partis, en confondant les forces, aurait pu devenir une garantie ; elle fut plusieurs fois essayée, elle manqua toujours, ou du moins elle ne fut jamais sincère. Le chef national propre à rallier les esprits manquait, la noblesse trahissait ; le peuple restait seul avec l’élan réprimé de son patriotisme ombrageux. C’est là qu’était le plus vivace sentiment d’indépendance.

Quand le vieux cardinal, ne sachant plus que faire, n’osait se prononcer pour les Bragance et ne voulant à aucun prix du prince dom Antonio, finit par tomber d’épuisement aux pieds de Philippe II et rassembla de nouveau les cortès à Almeirim au commencement de 1580 pour essayer de leur faire sanctionner par subterfuge ce qu’il n’osait avouer, c’est dans le peuple qu’il trouva la dernière résistance. La noblesse avait voté pour l’Espagne, le clergé avait appuyé, l’ordre populaire refusa avec indignation de voter la déchéance qu’on proposait. On chercha vainement à gagner les députés des villes par les séductions ou par l’intimidation : ils répondirent en faisant le serment public de préférer tout, même la mort, à la domination étrangère. Le plus hardi et le plus éloquent de ces représentans obscurs des villes portugaises était un député de Lisbonne, Phebus Moniz, jurisconsulte éminent, qui n’était plus jeune, mais qui ressentait les viriles émotions du patriotisme et les faisait passer dans un langage enflammé. C’était la cour elle-même qui avait désigné Phebus Moniz à la place d’un autre député qu’on croyait hostile, et elle n’avait guère réussi. Elle s’était donné