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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/840

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m’avait semblé plus nauséabond et plus étouffant. Imaginez une charretée de paysans et de soldats empilés dans une voiture de troisième classe et chauffés à blanc par un poêle de fonte. Tous les miasmes, depuis celui du whiskey jusqu’à celui du tabac et de la graisse humaine, y sont combinés avec une atmosphère d’oxyde de carbone qui pèse sur les poumons et sur les yeux comme une demi-asphyxie. Si vous n’avez pas à votre bras le talisman magique d’un cotillon pour vous faire ouvrir le car des dames, il faut bien que vous entriez dans cette caverne et que vous vous y tassiez contre un soldat ivre ou contre un fermier trempé de fumier, car il gèle au dehors et il suffirait d’une heure passée sur la plateforme pour vous changer en un bloc de glace. Où vous asseoir ? Voici une demi-place vide auprès d’un lourdaud vautré tout de son long sur un banc, où il feint de dormir pour y rester seul. Secouez cet homme, faites-vous faire à contre-cœur un petit espace à côté de lui et ne craignez pas surtout la malpropreté de son voisinage, car il promène ses gros souliers sur vos jambes, vous tamponne dans votre coin comme le fer sous le pilon et vous envoie de temps en temps des coups de coude dans la poitrine. Des soldats en congé, qui depuis trois jours se dédommagent amplement de la sobriété disciplinaire de l’armée, jurent, crient, se collettent et vous tapent sur l’épaule, vous offrant fraternellement un baiser de la dive bouteille. Quelques-uns sont comiques dans leur extravagance, s’injurient eux-mêmes, font de grandes dissertations politiques et militaires, prennent pour ami et pour confident le premier venu et se laissent mener comme des enfans par quiconque s’amuse à les faire parler, rappelant par leur humeur communicative l’éloge que Rousseau fait de la franchise et de la bonhomie des ivrognes. Enfin je débarque à quatre heures du matin dans le grand vestibule de marbre du Continental-hotel.


6 février.

Je suis encore à Philadelphie, où m’a retenu la cordiale et gracieuse hospitalité que j’y trouve. D’ailleurs quitter Philadelphie sans avoir vu ni ses écoles, ni ses églises, ni ses prisons et toutes les institutions qui sont ses vrais monumens moraux, ce serait m’être arrêté inutilement sur le chemin de Baltimore à New-York. J’ai donc cédé aux sollicitations aimables de mes nouveaux amis, M. Field et M. Haseltine ; mais en acceptant leur offre obligeante de services, il a fallu du moins me livrer à eux tout entier. D’abord M. Field m’a promené à travers la ville. Il est remarquable qu’en Amérique ce qu’on montre en premier lieu à l’étranger, ce ne sont pas les églises, les palais, les monumens de luxe ; ce sont les travaux d’utilité publique, les seules œuvres d’art qu’on y connaisse, à vrai dire, les seules du moins qui peignent le génie industriel du pays. M. Field