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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/84

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miracle… » Le miracle se faisait en effet, et la correspondance de Philippe II avec l’ambassadeur est à chaque page le bulletin de ces singulières victoires. « Pour dépenses extraordinaires, écrit Philippe II, et particulièrement pour entretenir et gagner des hommes intelligens et des avocats, j’ai ordonné que par ce courrier on vous envoyât deux mille écus d’or, et avec le prochain autant, et tout ce qui vous paraîtra nécessaire dès que vous m’en aviserez… » Philippe II envoyait tant d’argent et on en promettait tant pour lui qu’il s’arrêtait quelquefois en se disant que sa conquête allait lui coûter plus cher qu’elle ne lui donnerait, que le royaume portugais tout entier n’y suffirait pas. Moura ne se lassait jamais. Si on paraissait hésiter ou s’effrayer à Madrid, il répondait au sujet d’un commandant des galères du roi sur lequel il avait mis la main : « Il ne faut pas s’arrêter au prix parce que cet homme sera d’une grande utilité ; il y a longtemps qu’il sert ici, il a une grande pratique des côtes et des ports du royaume… » On avait soin d’envoyer à l’ambassadeur des blancs seings qu’il devait remplir lui-même en variant la rédaction selon le caractère des personnes, car il fallait aussi employer les procédés, et Moura était un trop fin diplomate pour l’oublier. « C’a été très bien, écrit-il, de m’envoyer les lettres en blanc avec la signature pour qu’on écrive à chacun suivant son humeur, car avec eux une parole suffit pour les gagner, si elle est à propos, et beaucoup ne suffisent pas, si c’est le contraire. C’est si vrai que le marquis de Villareal m’a juré que rien n’avait plus contribué à le gagner que la visite faite par moi à sa femme au nom du roi… » Moura et le roi pensaient à tout, et ils avaient la grâce des grands corrupteurs qui croient dominer la race humaine en l’avilissant.

Veut-on voir de quel ton leste et dégagé l’ambassadeur de Philippe II raconte la défaite de l’un des principaux ministres du roi dom Henri ? « J’ai écrit l’autre jour à votre majesté, dit-il, que dom João Mascareñhas voulait me parler. C’est fait, et il est au service de votre majesté. C’est un grand personnage, et s’il y a des gouverneurs, il en sera infailliblement. Par ce que j’écris à Zayas, votre majesté verra ce qu’il demande. Viennent les lettres au plus vite, — volando, — parce que ce ne sont pas des hommes avec qui on doive s’en tenir aux règles ordinaires. Ils risquent pour votre majesté leur vie, leurs honneurs, leurs états. On ne peut leur refuser un morceau de papier ; qu’on me les envoie et avec beaucoup de bonnes paroles… » Notez que Mascareñhas était en effet, comme le disait l’ambassadeur, un des premiers personnages du gouvernement, un des anciens du Portugal, qu’il avait brillé dans les affaires de l’Inde à la défense de Diu. C’est ainsi qu’en peu de temps, par ce travail d’insinuante et audacieuse captation, Moura