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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/828

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n’ont pas souvent des capitaux : ils sont obligés d’en emprunter aux financiers et aux négocians du nord sur le profit des récoltes futures. Ceux-ci ne pouvaient lés leur prêter qu’à des conditions onéreuses, car tout commerce est difficile dans un pays perdu, sans voies de communication praticables, où le seul débouché possible est quelquefois une rivière qui n’est point navigable tous les ans. Aussi les terres sont-elles souvent hypothéquées, et les produits vendus d’avance. Ces grandes fortunes territoriales d’apparence si solide sont presque toutes minées par la base et près de tomber comme des châteaux de cartes. On s’en aperçoit à la mort du maître, quand les créanciers s’abattent sur les biens de la famille et vendent indistinctement les choses, les bêtes et les hommes à une meute de spéculateurs avides accourus comme des loups à la curée. Ces catastrophes sont fréquentes dans les familles des grands planteurs du sud, et c’est alors que se montre dans toutes ses horreurs la sainte et patriarcale institution de l’esclavage.

Tant que l’esclave vit à côté du maître, sur la plantation même où il est né, sa condition n’est certes pas digne d’envie : elle participe de celle de la bête de somme et de celle du galérien ; on le parque, on le mène en troupeau, on le fait travailler à coups de fouet, on l’accouple au gré de ses maîtres, on lui refuse toute éducation religieuse, intellectuelle ou morale, et vous savez qu’il y a dans les états du sud des lois sévères qui interdisent même d’apprendre à lire à un nègre ; si enfin il tente de s’enfuir, on le chasse à coups de carabine, avec des chiens féroces dressés à le poursuivre ; on le bat ou bien on le tue sans autre forme de procès. Cette justice patriarcale est la seule en usage et la seule possible dans un pays où sans doute la lettre de la loi prétend défendre la vie de l’homme noir contre les fantaisies homicides de l’homme blanc, mais où l’opprimé n’a pas le droit de se plaindre et d’en appeler aux lois [1]. L’esclave, en un mot, n’est plus un membre de la famille humaine, il dépend tout entier de la douceur ou de la dureté du maître ; mais il peut jouir quelquefois de la félicité modeste du bœuf bien nourri, qui se dédommage en ruminant sur sa litière des fatigues de la journée ; il peut même espérer la condition bienheureuse d’un cheval ou d’un chien familier, docile et choyé du maître. Ceux qui ont vécu dans les états du sud disent que les esclaves des planteurs sont leur famille à plus d’un titre ; les uns par plaisir,

  1. On sait que l’ancienne législation des états du sud refusait aux gens de couleur le droit d’ester et de témoigner en justice contre un homme blanc. Celles même des nouvelles législatures qui ont repoussé cette odieuse exception n’autorisent encore la présence des noirs dans les tribunaux que lorsqu’il s’agit des intérêts d’un homme de couleur.