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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/82

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haute lutte que de tout empêcher en poursuivant l’œuvre de captation clandestine. Quand le faible cardinal imagina, pour sa tranquillité, le chimérique expédient d’un tribunal appelé à trancher juridiquement la question du droit d’hérédité entre les prétendans, on répondit de Madrid par mille subterfuges, par mille interrogations évasives sur la formation de ce tribunal, sur le nom des juges. On n’avait pas la moindre intention de se soumettre à une juridiction pareille, devant laquelle ne se serait jamais abaissée l’orgueilleuse majesté de Philippe ; mais on prenait du temps et on se disait qu’il y aurait bien du malheur, si on n’arrivait pas ainsi à l’heure désirée.

Un des plus curieux épisodes fut le projet de mariage un instant conçu par le vieux roi portugais. Tout le monde le lui demandait, les uns par intérêt, les autres par aversion pour la domination espagnole. Prêtre et sénile, il se donna le ridicule d’entrer à la légère dans cette aventure. Il s’était fait envoyer le portrait de Catherine de Médicis ; et plus probablement il songeait à une fille du duc de Bragance. Il se hâta, en grand secret, de faire demander une dispense au pape. Le projet était à peine formé que Moura le sut, comme il savait tout. « Dom Duarte Castel-o-Branco, que votre majesté connaît, n’est pas pour Castille, écrivait-il à Philippe II ; en arrivant ici, il a demandé au roi de se marier et aux théatins, dont il est grand ami, de lui donner une femme même enceinte. Il n’y a que ce moyen pour qu’il ait des enfans, parce que autrement tout le monde doute ; mais le novio ne doute pas de pouvoir se marier. » Et quelques jours plus tard, revenant à ce contre-temps imprévu, l’ambassadeur ajoutait, allant droit au fait : « Vu l’âge et l’état du roi, on peut tenir pour certain qu’il ne résultera aucun fruit de ce mariage ; mais on pourrait justement craindre les tromperies et les artifices qui se sont vus d’autres fois en pareil cas. Voilà pourquoi je ne serai jamais d’avis que votre majesté aide à obtenir les dispenses. Les amuser, oui ; les étourdir, bien encore ; mais, le moment venu, je dirais clair à ce roi qui avait le droit avant lui, parce que si nous devons nous battre ensuite sur le point de savoir de qui sont les enfans, il vaut mieux se battre dès à présent, soutenant qu’ils ne peuvent hériter, même quand ils seraient siens ; et cela donnerait au moins du temps en ajournant les dispenses, car il est impossible que cet homme dure un an. Beaucoup de médecins lui donnent moins, tous craignent qu’il ne devienne étique, et parmi eux j’ai un bon espion… » Philippe II ne rit pas du tout en apprenant cette bizarre péripétie, et il n’était nullement d’humeur à aider dom Henri dans sa demande de dispenses. Il expédia aussitôt à Lisbonne un dominicain avec la mission de faire un sermon au cardinal sur les devoirs de son état, sur le scandale qu’il