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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/787

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doucement une comédie dirigée contre les coureurs d’aventures et les chasseurs d’amour illicite par le bucolique tableau d’un Lovelace suranné devenu soudain le plus fortuné des beaux-pères, et par l’idylle du vice vieilli s’abritant au nid de la jeunesse innocente ? Quel spectacle peut nous paraître plus humiliant pour la société où nous vivons, et nous rabaisse nous-mêmes avec plus de certitude, si nous le supportons d’un esprit paisible, que celui d’une famille dissoute par le luxe, l’avidité, les mauvais exemples, où le père, les fils, les filles, le mari, la femme, échangent entre eux les injures brutales, font assaut de mépris et quelquefois d’ignominie, supputent sur la mort les uns des autres, et continuent à vivre ensemble comme si de rien n’était ? Mais si parmi ces personnages il n’en est pas un seul à qui il reste une lueur de dignité et de bon sens pour contenir, dominer ou expulser les autres, si les enfans ne savent plus respecter, si le père ne sait plus commander ou maudire, et si derrière tout ce monde charmant l’auteur, qui le fait mouvoir, incapable d’indignation, incapable de pitié, ne songe qu’à jouer et à s’amuser, c’est au spectateur à faire justice de ces mœurs odieuses et triviales. Au contraire le public d’aujourd’hui s’y délecte, et il s’y délecte en toute sécurité, sous prétexte qu’en fin de compte l’auteur conclut contre le vice et que les principes restent saufs. Eh ! qu’importent les plus belles et les plus sévères conclusions, quand le long du chemin qui nous y mène le sens moral s’altère et la délicatesse morale se flétrit ? Craignons à la fin de prendre pour la haine du vice ce qui ne serait que la conviction réfléchie et froide des inconvéniens du vice ! Prenons garde de croire que nous nous sommes remis à aimer nos devoirs parce que nous nous sommes effrayés sur le péril des situations irrégulières !

C’est pourtant là ce qu’a pour objet de nous persuader une des comédies les plus caractéristiques de ces dernières années, le Supplice d’une femme. Ce drame sobre ne tombe sous le coup de presque aucune des critiques générales qu’on est en droit d’adresser au théâtre contemporain. Malgré des invraisemblances auxquelles on ne songe qu’après réflexion, et quoique toute la pièce pêche par la base, la vulgarité du personnage d’Alvarez et de sa liaison avec Mathilde, la conception est d’une simplicité classique ; l’action, rapide et conséquente à elle-même, se déroule suivant les meilleurs préceptes de l’art ; la situation, vigoureusement ramasée, est à la fois claire et forte, et si les caractères sont trop dominés par la situation, trop absorbés en elle pour qu’il ait été possible de leur donner du relief, du moins aucun de ces personnages ternes et effacés, qui ne valent et ne vivent que par les rapports légaux et sociaux qu’ils expriment, ne s’inflige à lui-même