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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/785

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Le laisser-aller chez nos auteurs est peut-être pire encore quand il s’agit de construire une pièce. Ils ne se donnent plus la peine de lier le dernier acte au premier et de choisir entre cinq ou six péripéties possibles la seule qui naisse naturellement et nécessairement du drame tel qu’ils l’ont exposé, et du choc des caractères tels qu’ils paraissent les avoir conçus. Tous les personnages viennent, s’en vont, reviennent, entrent ou sortent, comme passe et repasse la foule des désœuvrés sur nos boulevards. Tous les dénoûmens tombent des nues. Tous les incidens destinés à préparer de près ou de loin le dénoûment ressemblent à la chute fortuite d’une cheminée sur la tête d’un passant. Un débauché plus que mûr est provoqué par un jeune homme ; il se trouve qu’il est le père du provocateur ; il ne se doutait pas seulement qu’il eût jamais été père, il ne s’en fût douté de la vie, s’il n’avait été amené à brûler de vieilles lettres d’amour et à jeter par hasard un regard distrait sur le cachet de l’une de ces lettres. Voilà comment nous parvenons à sortir des complications de la vie de garçon dans les Vieux Garçons. Sans ce bienheureux accident du cachet, la pièce durerait encore à l’heure qu’il est, il n’y aurait pas eu moyen de la finir. Elle a cinq actes : elle en aurait dix, elle en aurait cent. Vraiment est-ce là une comédie ? C’est une simple succession de scènes. On peut mêler ensemble la Famille Benoiton et les Vieux Garçons ; avec quelques raccords aux jointures, les deux pièces n’en paraîtraient faire qu’une, et l’action ne marcherait ni plus ni moins mal dans les deux pièces réunies que dans chacune d’elles prise à part. On peut d’un autre côté détacher tel ou tel de ces dix actes ; il fera à lui seul une comédie fort tolérable, tant il est vrai que dans les œuvres de ce genre on ne discerne plus ni commencement, ni milieu, ni fin. Nous citons la Famille Benoiton et les Vieux Garçons parce que c’est pour ces deux pièces qu’ont été les succès les plus bruyans de l’année. Nous pourrions citer le drame que les censeurs interdisent en ce moment, et d’où ils demandent à retrancher tout uniment ce qui s’y trouve d’original et de large, le premier acte ; ce drame pivote tout entier autour d’une histoire parasite de général russe sans aucun rapport avec l’action qu’elle sert à dénouer. Nous pourrions citer encore une comédie pour laquelle le public n’a pas été assez juste, Fabienne, et qui, remplie de scènes charmantes, n’a péri que par le dénoûment. Fabienne, par cela même qu’elle révèle une fois de plus les qualités solides d’un jeune auteur auquel ne sont pas encore venus les triomphes définitifs, nous paraît un exemple beaucoup plus concluant que les Vieux Garçons et la Famille Benoiton de la parfaite ingénuité avec laquelle nos contemporains gouvernent les conceptions de leur esprit et des libertés