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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/782

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esprit. C’est qu’il n’existe point pour ces observateurs empiriques un type de perfection, relatif à chaque art, qui a été quelquefois atteint et dont il faut faire effort pour se rapprocher le plus possible. N’est-il pas évident, néanmoins, pour en revenir au sujet particulier qui nous occupe, que le théâtre a des lois ? N’est-ce pas là un fait confirmé par l’expérience elle-même ? Pourrait-on soutenir, par exemple, que Phèdre n’est pas une pièce mieux composée que Hamlet ? Si l’on transporte Hamlet sur la scène, devant un public anglais, sans rien changer à la pièce telle que l’auteur l’a écrite, si le lendemain on donne Phèdre au même public, si d’ailleurs les deux ouvrages sont interprétés avec un art égal, y a-t-il un Anglais au monde, malgré toutes les raisons tirées de la race et du climat, malgré la supériorité du génie de Shakspeare sur celui de Racine, qui refusera de convenir qu’il a commencé par assister à un spectacle où les sensations sublimes étaient mêlées d’une insurmontable fatigue causée par le choc de contrastes trop brusques, et qu’il a ressenti le lendemain le plaisir aisé et sans mélange d’un spectacle constamment pathétique ? D’où, vient cela, si ce n’est que l’une des deux pièces a été accommodée aux nécessités de la scène, et que l’autre est restée à l’état brut ? Qu’est-ce qu’observer les nécessités de la scène, si ce n’est pratiquer des règles et reconnaître un art ? Comment expliquerions-nous ces inévitables définitions de la langue commune de tous les peuples, « œuvre bien composée, œuvre mal composée, œuvre mieux composée, » s’il n’existait des préceptes universels de composition applicables à toutes les œuvres de l’esprit, à quelque langue et à quelque genre qu’elles appartiennent, quelque différentes qu’elles soient par leur objet, par les sensations qu’elles expriment, par le moment de la civilisation qui les a produites. Puisqu’on aime aujourd’hui à expliquer la littérature par des similitudes tirées de l’histoire naturelle, c’est ici le cas d’user une fois de plus de la fameuse comparaison de la plante. Un poème, un roman, à plus forte raison une pièce de théâtre, ne sont point des corps qui puissent se former par juxtaposition ; comme la plante, ils doivent présenter aux yeux un organisme complet, et là où l’organisme est défectueux, tout le talent, tout l’esprit, tout le génie possible ne saurait faire que l’œuvre accomplie soit bonne et qu’elle soit douée de vie.

Le talent, l’esprit et même l’imagination ne manquent point aux auteurs en vogue ; mais hormis cette matière première, qui ne vaut son prix que par la mise en œuvre, on est tenté de dire que tout le reste fait défaut à la plupart d’entre eux. Il y a une remarque qu’il faut faire d’abord, c’est qu’on ne met presque plus des hommes au théâtre. L’ancienne scène française connaissait des amoureux, des