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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/706

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Catherine II était le fils de Philippe de Macédoine, il n’aurait marché ni plus vite ni plus facilement.

Une chose très digne de remarque, c’est que dans tous ces plans d’agrandissemens territoriaux la Russie ne fait jamais allusion à la terre promise dont la possession, selon les prophètes hommes d’état moscovites, doit couronner l’œuvre des conquêtes russes sur ce point de l’extrême Orient : c’est de la Corée que nous voulons parler. Bien loin d’afficher ses prétentions sur cette terre, le cabinet de Saint-Pétersbourg au contraire craint presque de laisser supposer qu’il connaît son existence, et fait défense à tout navire russe d’y aborder avant que l’heure n’ait sonné. Si les derniers projets d’annexion avaient réussi, la Corée serait déjà séparée de la Chine, dont elle est tributaire, par un coin de territoire moscovite, et si cette séparation existait, il est infiniment probable que les vues du gouvernement de Pétersbourg ne tarderaient pas à se dévoiler et à se préciser. Cernée du côté de la terre ferme, la Corée, dont les habitans sont querelleurs par tempérament et mal disposés pour l’étranger, donnerait bientôt des occasions d’intervention, et les Russes sont trop habitués à ces procédés, trop intéressés d’ailleurs, pour ne pas saisir ces occasions, pour ne pas les créer au besoin. Si l’on se rappelle que les premières reconnaissances sur l’Amour se firent sous le prétexte de poursuivre des déserteurs qui n’existèrent jamais, il n’est certes pas téméraire de prévoir que la Russie pourra bien un jour trouver quelque prétexte de ce genre pour préparer et justifier l’envahissement de la Corée.

Cette presqu’île, habitée par une population nombreuse, belliqueuse et très apte à la navigation, fournirait de précieuses recrues aux flottes russes de ces parages. Toutes les traditions de ces populations roulent sur des guerres continuelles avec le Japon et la Chine, et rien ne serait plus facile que de se servir de leurs passions, de leurs ressentimens contre des voisins qu’elles sont accoutumées à détester. Installé dans cette immense langue de terre, le tsar aurait d’un côté la main étendue sur la Mer-Jaune et de l’autre arriverait facilement à faire de la mer du Japon une mer fermée, où le Japonais de Yeddo ne tarderait pas à jouer le rôle du fameux malade de la Mer-Noire. On verrait alors le télégraphe de Vladi-Vostok transmettre des ordres de Saint-Pétersbourg à Hakodadé, Yeddo, Miako et Nangasaki, aussi bien qu’à Varsovie, Tiflis, Archangel et Tachkend. La Corée présente de plus la meilleure base d’opérations dans l’Océan-Pacifique, tout comme dans la mer de Chine, et assurerait à la Russie la prépondérance maritime dans cette partie du monde. C’est une sentinelle avancée à cheval sur la grande route du commerce universel, et à ce titre le point stratégique le plus