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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/659

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remplir quelques années, s’éteignant misérablement avant la vie éphémère qu’elles devaient charmer ? Les grandes âmes comme celle de Faust veulent mettre dans leurs amours l’infini qu’entrevoit leur pensée. Elles ne veulent pas aimer à moins. Et c’est précisément cette pensée qui, par ses puissances fatales, paralyse toutes les ardeurs, glace toutes les illusions, jetant ses froides clartés dans cette nuit enchantée du cœur que l’amour remplit de ses magiques prestiges. Voilà pourquoi, dans les scènes immortelles qui remplissent la première partie du Faust, l’amour qui nous ravit, c’est celui de Marguerite, qui seule aime véritablement jusqu’à en mourir, parce qu’elle aime avec toutes ses facultés poétiques d’illusion. Là seulement est l’amour, parce que là seulement est l’inexpérience du mal, la sublime candeur qui ne sait pas que tout ce qui est humain porte en soi sa fin et son néant. Qui oserait dire que Faust a vraiment aimé ? Il le voudrait, il l’espère en vain. De tous les bonheurs terrestres, le seul qu’il envie désormais, c’est celui-là, c’est aussi le seul que son triste compagnon ne puisse lui donner jamais. Comment donnerait-il cette félicité suprême du délire sacré, de l’enthousiasme héroïque qui va jusqu’au don de soi-même, et qui est vraiment l’amour, le railleur funeste, destiné par son rôle, dans cette épopée divine et terrestre à la fois, à tout détruire, à tout nier, à tout flétrir ? C’est là l’histoire du triste cœur de l’humanité, dans lequel se combattent éternellement ces deux principes, l’enthousiasme et la négation, l’amour et l’ironie. Et n’est-ce pas aussi, prise au plus profond de son âme, l’histoire du poète lui-même ? Répondez, ombres tristes et charmantes de celles qu’il a rencontrées au printemps de sa vie, vous surtout, Marguerite, dont il a consacré le nom, vous aussi, Frédérique, et tant d’autres, qu’il a cru peut-être aimer un jour, et qu’il a si prudemment abandonnées sur sa route, de peur de ne les plus aimer le lendemain et d’embarrasser d’un souci inutile l’égoïsme souverain et la marche triomphale de son génie !

Le premier Faust est surtout philosophique par la conception des types et la peinture des caractères. C’est dans le second Faust que nous verrons la métaphysique du poète et sa philosophie de la nature se donner libre carrière, et qu’il sera intéressant d’assister à cette lutte étrange, où s’épuise le poète, entre la science et l’art : un art dominateur et superbe, s’efforçant de réduire sous l’empire de ses formes et de ses lois la science rebelle, et finissant par se perdre dans le symbole et dans l’abstraction pure.


E. CARO.