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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/652

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voir dans les célèbres monologues de Faust quelle sombre peinture de la passion dévorante, du savoir éternellement déçu, de l’exaltation de la pensée dans le vide et de son affaissement sur elle-même, de ses ivresses rapides et de ses défaillances, de l’ambition de tout saisir dans un grand effort et du désespoir de n’étreindre que des ombres et des mots ! Faust est rempli de cette tristesse que donne aux esprits supérieurs le vague sentiment de la science vraie, quand ils la comparent à la science illusoire dont ils ont étreint le fantôme. A certaines époques de l’histoire, il y a ainsi comme des interrègnes dans l’esprit humain. L’idée qui les a soutenues longtemps s’est retirée des formes usées de la science : les formes nouvelles n’existent pas encore, et c’est à peine si l’imagination peut en tracer le vague contour. C’est le moment où les Wagner, les philistins de la métaphysique, les écoliers de la routine, triomphent, parce qu’ils ont à leur disposition les livres, les formules, et qu’ils croient dominer la foule humaine du haut de ces débris d’une science morte, que la première flamme va réduire en cendres et en fumée.

Une seule chose pourrait sauver Faust du désespoir et l’arracher aux extrémités où ce désespoir l’entraîne, aux sacrilèges folies qui le fascinent, La science traditionnelle des hommes l’a misérablement trompé. La magie, qui est la science de l’enfer, va le perdre. Il pourrait échapper à la fois et aux déceptions du savoir humain et au piège infernal en se livrant aux influences de la bienfaisante nature. Cette voie de salut est offerte deux fois à Faust, deux fois il est près d’y entrer. Une sorte de fatalité le rejette en arrière parmi les hallucinations et les mensonges. Je crois que l’on n’a pas assez remarqué jusqu’à présent le combat qui se livre dans l’âme de Faust entre ces tentations contraires : celle qui l’entraîne dans l’empire ténébreux et qui finira par dominer en lui, celle qui l’attire vers la sérénité lumineuse et les harmonies divines de la réalité vivante, du vaste monde. Là est un des traits les plus philosophiques du personnage de Faust. On nous permettra d’y insister. Assurément ce drame intime s’est passé dans l’âme de Goethe lui-même, et l’on croirait entendre les confidences du poète quand Faust s’écrie : « Oh ! si tu voyais ma souffrance pour la dernière fois, lune brillante qui m’as trouvé si souvent à minuit veillant à ce pupitre ! Alors, ma triste amie, c’est sur les livres et le papier que tu m’es apparue ! Ah ! si je pouvais sur les cimes des montagnes marcher à ta douce clarté, planer avec les esprits autour de tes casernes, à la faveur de tes pâles rayons courir dans les prairies, et, délivré de toutes les fumées de la science, me baigner dans ta rosée ! » Il s’enchante à la contemplation de la vie universelle, et la décrit dans un magnifique morceau lyrique avec l’émotion sacrée que Goethe a dû ressentir plus d’une fois : « Quel ravissement à