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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/632

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« ÉPIMETHEE. — Le tien, que comprend-il ?

« PROMETHEE. — Le cercle que remplit mon activité. Rien au-dessous et rien au-dessus… Ces étoiles là-haut, quel droit ont-elles sur moi pour l’envisager ainsi ? »


Et lorsque Mercure, irrité de l’arrogance du titan, s’écrie : « Misérable ! Parler ainsi à tes dieux, aux dieux infinis ! » Prométhée répond fièrement :


« Aux dieux ! je ne suis pas un dieu, et je me crois autant que l’un de vous. Infinis ?… Tout-puissans ?… Que pouvez-vous donc ?… Pouvez-vous resserrer en balle dans ma main le vaste espace du ciel et de la terre ? Pouvez-vous me séparer de moi-même ? Pouvez-vous m’étendre, me déployer en un monde ?

« MERCURE.— Le destin !

« PROMETHEE. — Reconnais-tu sa puissance ? Moi aussi ! va, je ne sers pas des vassaux ! »


Minerve, la bonne conseillère, veut apaiser ce courroux d’une âme libre révoltée contre les puissances qui prétendent mettre une borne à son orgueilleuse liberté ; tous ses conseils sont vains.


« MINERVE. — Ta haine est injuste ! Les dieux ont reçu en partage la durée et la puissance, et la sagesse, et l’amour.

« PROMETHEE. — Mais ils n’ont pas seuls tout cela. J’ai comme eux la durée ! Nous sommes tous éternels !… Je ne me souviens pas d’avoir commencé ; je ne me sens point destiné à finir, et je ne vois pas la fin. Je suis donc éternel, car je suis !… Et la sagesse… (il conduit Minerve auprès des statues.) Considère ce front ! N’est-ce pas ma main qui l’a modelé ? Et cette forte poitrine, comme elle se porte au-devant du péril, qui l’assiège de tous côtés ! (il s’arrête auprès d’une statue de femme.) Et toi, Pandore, vase sacré où reposent tous les dons qui charment sous le vaste ciel, sur la terre immense, tous les sentimens de joie qui m’ont à jamais vivifié, ce qui m’a versé le soulagement sous les frais ombrages, ce que le soleil amoureux fit jamais éclore en mon sein de joies printanières, ce que les tièdes ondes de la mer y répandirent jamais de tendresse, et toute pure clarté céleste, toute paisible volupté de l’âme que je goûtai jamais,… tout cela, tout, ma Pandore ! »


Lisons surtout le célèbre monologue qui termine le drame en lui donnant son vrai sens. L’importance historique de ces strophes nous fait un devoir de les citer entièrement dans leur superbe insolence :


« O Jupiter ! couvre ton ciel de nuages, et, comme l’enfant qui abat les têtes des chardons, exerce-toi sur les chênes et sur les cimes des montagnes ; il faudra bien pourtant que tu laisses debout ma terre et ma cabane. que tu n’as point bâtie, et mon foyer et sa flamme que tu m’envies. — Je ne connais rien sous le soleil de plus pauvre que vous autres dieux ! Vous nourrissez misérablement votre majesté d’offrandes et d’encens, et vous