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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/630

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varié, montrer comment elle se répand à flots pressés et se distribue dans l’œuvre immense de Goethe, communiquant à certaines parties de cette œuvre quelque chose de cette limpidité froide et de cet éclat presque dur des sommets glacés d’où elle descend.

La philosophie de Goethe s’exprime de deux manières dans son œuvre poétique : d’abord par la conception de certains types qui sont des idées autant que des personnages dramatiques, puis par la tentative plusieurs fois répétée de traduire sous forme de symboles et d’allégories la science de la nature. Nous examinerons une autre fois comment il s’est inspiré des notions qu’il s’était formées sur la nature, quelle influence son génie en a ressentie, quelles traces de ses méditations et de ses recherches scientifiques se sont imprimées au cœur même de sa poésie, particulièrement dans le second Faust. Aujourd’hui nous voudrions, par une analyse rigoureuse, dégager et mettre en lumière l’idée philosophique qui a présidé à la formation de ces types particulièrement chers au poète, Prométhée, Faust et Méphistophélès.

Un fragment antique, le Prométhée, fut la première révélation publique de ce spinozisme poétique qui déjà se formait dans son esprit, L’ouvrage fut composé vers 1775, au retour de ce fameux voyage du Rhin, où le jeune voyageur s’était aventuré de gaîté de cœur à la suite des triomphes équivoques de Lavater, et d’où il était revenu avec des préventions très fortes contre la religion du pieux prédicateur, mélange d’intrigues et de mysticité. Ce beau fragment semble être le contre-coup immédiat du désenchantement de Goethe à l’endroit du christianisme sentimental, et de sa ferveur spinoziste, ravivée, entretenue par Jacobi dans la solitude de Pempelfort. On dirait que le jeune poète s’essaie à la résistance contre les tyrannies mystiques qui ont pesé un instant sur le libre essor de ses facultés créatrices. « Je me séparai même des dieux, nous dit-il, à la manière de Prométhée… La fable de Prométhée devint en moi vivante ; je coupai à ma taille la robe antique du titan, et, sans autres méditations, je commençai à écrire une pièce dans laquelle est représenté le mécontentement que Prométhée provoque chez Jupiter et les autres dieux en formant les hommes de sa propre main, en les animant par la faveur de Minerve et en fondant une troisième dynastie. Et véritablement les dieux qui régnaient alors avaient tout sujet de se plaindre, parce qu’on pouvait les considérer comme des intrus, injustement établis entre les titans et les hommes… La mythologie grecque présente ainsi une richesse inépuisable de symboles divins et humains… Cependant l’idée titanique et gigantesque d’un assaut livré au ciel ne fournit aucun élément à ma poésie. Il me convenait mieux de retracer cette résistance paisible, plastique au