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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/625

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forces militaires des États-Unis ne croit pas pouvoir s’affranchir de l’autorité civile, ni usurper illégalement des attributions qui lui seraient sans aucun doute confirmées par la voix publique. Maître absolu dans son armée, où la volonté même du président cède à la sienne, il ne se croit pas dispensé d’obéir à la majesté souveraine des lois de son pays. Dans cette modestie noble et fière, il faut assurément faire la part du grand caractère, du patriotisme intègre et désintéressé du général Grant : tous les autres, généraux populaires ne seraient peut-être pas si réservés ni si honnêtes [1] ; mais il faut surtout y reconnaître l’influence des institutions et des mœurs républicaines. L’Amérique est peut-être le seul pays du monde où l’on voie cet admirable et rare spectacle du pouvoir militaire incliné volontairement devant l’autorité civile, et ne méditant aucune de ces usurpations fatales qui chez nous couronnent la gloire des grands hommes aux dépens de la morale et de la liberté des peuples.

C’est qu’on n’a pas en Amérique le goût de l’obéissance et de la domination militaires. Si le sentiment national a pu soulever des millions d’hommes, faire surgir coup sur coup dix armées en quatre ans, n’allez pas croire que la guerre civile y ait fait naître cet esprit militaire ou plutôt prétorien qui fleurit de préférence chez les peuples où règne encore, sous le voile d’une fausse démocratie, une espèce de sentiment aristocratique dégénéré. Je suppose une société démocratique en apparence, où, par une étrange anomalie, l’oisiveté brillante et inutile soit encore l’objet de l’admiration publique, où les rancunes aveugles et les ridicules préjugés des classes aient survécu au nivellement égalitaire, — où l’on attache moins de prix à l’honnêteté commune et bourgeoise qu’à une affectation d’honneur superficiel et frelaté : cette société sera vouée fatalement à la domination militaire, à l’esprit de charlatanisme et d’antichambre, au despotisme et au bon plaisir, jusqu’au jour du moins où elle rougira de ses vices. Quel est ce portrait ? Dieu veuille que ce ne soit pas le nôtre ! ce n’est pas à coup sûr celui du peuple américain. Nul autre peuple ne pratique d’une manière plus complète et plus naturelle les principes de l’égalité moderne. On peut dire à la rigueur qu’il n’y a qu’une seule classe en Amérique, la classe laborieuse, commerçante et industrielle, qui comprend tout le peuple. Ces hommes si positifs par nature et par habitude, ouverts

  1. Témoin le général Sherman, qu’on ne peut accuser d’ambition césarienne, et qui pourtant, après la prise de Richmond et la capitulation de Lee, prit sur lui d’accorder au général Johnston, dont il tenait l’armée à sa merci, une espèce d’amnistie politique générale au moins prématurée, que son gouvernement fut obligé de désavouer avec éclat.