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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/622

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graybacks confédérés est de trois cents le dollar [1], le cours habituel et moyen étant de deux cents seulement. Le général Singleton a tiré de sa poche la note d’un dîner fait il y a trois jours à Spottswood-house, l’hôtel le plus élégant de Richmond : 80 dollars par tête pour le dîner même, soit pour quatre convives 320 dollars, — plus le vin, les liqueurs, le café, les cigares de la Havane, — total : plus de 800 dollars. En revanche, il rapporte un bloc énorme de tabac à chiquer, lourd comme un quintal et dur comme du bois, où les couteaux de messieurs les officiers du général Ord avaient déjà fait plus d’une blessure : tabac de première qualité et d’arôme exquis, acheté pour 25 cents en currency des États-Unis, ce qui ferait un peu plus de 11 sous de notre monnaie. A la faveur de cette terrible disproportion des marchés, il s’est fait à Richmond, à Wilmington et à Charleston, sans doute aussi à Liverpool et à New-York, d’immenses fortunes parmi les spéculateurs et les négocians. Les steamers qu’ils font construire en Angleterre pour courir le blocus (run the blockade) ne leur coûtent pas la moitié du profit que leur donne un seul voyage heureux. La valeur du coton varie tellement du marché de Charleston à celui de Nassau, qu’il n’y a pas plus de comparaison possible entre la marchandise avant et la marchandise après le voyage qu’entre l’or anglais et la currency confédérée. Je suppose que la double opération réussisse et que le navire, après avoir déposé son tabac, son coton et ses résines à Nassau entre les mains des acheteurs anglais, rapporte à Wilmington une cargaison d’armes, de plomb, d’acier, de souliers, de draps, de toiles, et des cent mille riens dont les dames de Richmond n’ont pas encore appris à se priver. La rareté de ces arrivages fait de l’heureux armateur le maître du marché, et il exige pour ses marchandises n’importe quel prix extravagant qu’il est sûr de trouver. Voilà sa fortune faite d’un seul coup. Ou bien, s’il se contente du profit de l’exportation, et qu’il rapporte à Richmond la livre sterling que les Anglais lui ont donnée en paiement, il se trouve, grâce à la prime de l’or, encore plus riche qu’à Nassau.

L’or est la seule base stable du commerce chez les confédérés comme aux États-Unis, avec cette différence que la monnaie légale a ici une valeur réelle fondée sur un espoir sérieux de remboursement, tandis que chez les rebelles elle n’en a d’autre que la commodité actuelle et l’utilité d’un moyen d’échange. Ce n’est qu’en Amérique qu’on peut voir se soutenir ainsi un papier sans valeur aucune et sans durée possible. La grande habitude que les Américains ont prise de cette monnaie fictive fait qu’ils l’acceptent

  1. Le cent est la centième partie du dollar, de la valeur d’un peu plus d’un sou.