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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/619

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gravement la cérémonie d’usage, les rondes de présentations et de poignées de main à l’américaine, suivies d’une rasade générale à notre santé commune. Tous ces messieurs sont ronds, bons enfans et hospitaliers. Il y a dans le nombre quatre costumes civils : moi-même, un certain général Singleton, peace-democrat de l’Illinois, adjoint à la mission officieuse de M. Blair et parti avant-hier de Richmond, — véritable homme de l’ouest avec ses longs cheveux, fauves, sa barbe inculte, sa grosse casquette de peaux de loutre et sa dégaine d’ouvrier endimanché, — puis un gros Yankee massif avec une barbe de bouc recourbée en avant, une petite tête ronde sur un corps d’éléphant et un petit chapeau microscopique sur l’oreille ; ce gracieux personnage fait des passes avec ses bras et ses jambes, des grimaces joyeuses avec sa grande gueule édentée, et ses petits yeux bridés pleurent le whiskey dont il s’est rempli. — Le dernier est un gentleman bouffonnement grave et solennel, affectant en plaisanterie des airs majestueux, disant de pompeuses bêtises d’une voix pâteuse et indistincte, — l’œil vague et fixe, mais rayonnant de cette joie intime dont un ivrogne ne peut jamais maîtriser tout à fait l’expression. Le petit lieutenant W…, donné en escorte par le général Ord à Singleton et à des dames qu’il ramène de Richmond, me présente à ces deux messieurs : ce sont des chapelains de son corps. Le plus grave, avec des poignées de main et des salutations tragiques, me dit : « Vous êtes de Paris ? J’y ai longtemps été occupé du grand œuvre. — Quelle œuvre ? — La société chrétienne ! — Ah çà, dis-je au petit lieutenant, vos aumôniers me paraissent de bien bonne humeur, celui-là surtout est tout à fait jovial. — Oh ! me répondit-il, he’s tight, that’s all ; traduction libre : le révérend père a un peu bu. Voila les mœurs de messieurs les chapelains de l’armée américaine, et le plus étrange, c’est que personne ne semble s’en étonner. Il est admis que l’homme de Dieu à, lui aussi, des faiblesses humaines, témoin celui que le général T… a mis à la porte de sa brigade pour délassemens dignes des galères. Ce peuple le plus religieux du monde n’est pas, vous le voyez, très agenouillé devant le ministre de l’Évangile. Il le paie, le met à l’engrais, lui demande des sermons, et n’en exige pas plus long. Il ne voit guère en lui qu’un parleur mercenaire qui l’aide à s’édifier le dimanche, et dont le talent, non la moralité, fait la valeur.

Les camps sont d’ailleurs une mauvaise école pour les manières. J’avais déjà remarqué à Annapolis ce jeune lieutenant W…, dont le visage imberbe, presque féminin, le regard doux, la taille jeune et mince contrastaient singulièrement avec l’équipage sordide et grossier d’un soldat en campagne. On ne pouvait s’empêcher de considérer avec intérêt cette figure frêle et encore enfantine jetée dans