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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/617

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un lit sur le bateau, une place dans le chemin de fer, un abri contre la gelée à la jonction d’Annapolis.

Nous passons le soir à Fortress-Monroë, endroit peu pittoresque et peu attrayant ; les gros bastions de la forteresse s’alignent sur une plage basse, les vaisseaux de guerre se balancent lentement sur les vagues : tout est gris, noir ou jaunâtre, d’une froideur triste et blafarde. Il est amusant de voir mes compagnons, qui depuis deux ans peut-être n’ont pas quitté l’armée, découvrir avec admiration une robe de femme sur le rivage et se la montrer avec convoitise comme un objet rare et merveilleux. Ensuite les braves garçons s’entassent comme des sardines dans la cabine du général pour jouer aux cartes sur leurs genoux. Le lendemain, par une radieuse et froide matinée, nous entrons dans la rade d’Annapolis. Le site est riant et aimable ; la petite ville, environnée d’arbres, ne fait pas grande figure sur le rivage, mais elle a un aspect gai et champêtre, même au milieu des glaces de ce rude hiver. C’est ici, vous le savez, la capitale du Maryland, et une des plus anciennes villes d’Amérique. Elle a des collèges, une académie navale des États-Unis et d’illustres souvenirs : c’est à Annapolis que Washington se démit de son commandement après la guerre de l’indépendance. Le port, ouvert en toute saison, situé dans cette espèce de mer intérieure qu’abrite la péninsule du Delaware, entouré de deux longs bras de terre qui le protègent, est un des meilleurs de cette côte. Annapolis serait la rivale de Baltimore sans l’espèce de sommeil inerte où l’institution de l’esclavage et une longue habitude d’oisiveté semblent l’avoir engourdie. Les bateaux à vapeur amenés là par les glaces animent la rade et se pressent autour des jetées trop étroites. La ville elle-même, où nous descendons, ressemble à un village : quelques-unes de ses anciennes rues pavées ont l’immobilité et l’ennui de nos villes de province, où l’herbe pousse sous les pieds des passans. Il est visible qu’il y a là, comme chez nous, une petite aristocratie bourgeoise vivant de ses rentes, traînant du café au club une existence improductive. Ce sont peut-être des remarques bien affirmatives pour être faites en quelques minutes et dans l’espace d’un déjeuner. Je vous livre mon impression telle quelle, sans chercher si mes idées ont donné cette physionomie aux choses, ou si les choses ont réellement fait naître en moi ces idées.

Nous trouvons au chemin de fer, assiégeant une salle étroite et grande comme la main, une multitude de soldats en congé, qui se débattent pour obtenir passage sur les trains rares et encombrés. Chaque fois qu’un wagon se présente, il est en un clin d’œil rempli jusqu’à la gorge. Les employés, peu accoutumés à ce mouvement