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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/603

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ennemis fraterniser ensemble, causer, faire le commerce, échanger le café fédéral contre le tabac rebelle, ou même jouer aux cartes après un dîner fait en commun. Il y a entre les deux lignes une convention tacite et comme un engagement d’honneur de ne pas faire feu sans en donner d’abord l’avis loyal à l’ennemi : Eh : Yankees, get into your pits ! We are ordered to begin the fire [1]. » Alors les vedettes se replient, on s’accroupit dans les rifle-pits, un ou deux coups sont tirés en l’air en forme de salut ; puis l’œuvre de sang commence ; chaque homme est là, en embuscade, le fusil en joue, l’œil au guet, la main prête, et tout ce qui paraît, jambe, bras ou tête, est impitoyablement abattu. Il y a deux minutes, ces hommes s’entretenaient amicalement ; maintenant ils s’entretuent comme des bêtes fauves, avec une joie féroce. Qu’y a-t-il-donc entre eux qui les divise ? Ni haine, ni colère, ni même rancune profonde ; c’est leur consigne et l’indifférence du soldat pour la vie des autres et pour la sienne propre. Ils tuent par métier, avec plus de sang-froid que le chasseur qui abat un lièvre ou le tireur qui vise la poupée.

La guerre a d’autres contrastes lugubrement comiques. Il y a sur la gauche une maison située entre les deux lignes, spacieuse, presque opulente pour ce sauvage pays de Virginie. Un vieillard l’habite, qui a mieux aimé rester exposé au feu que de l’abandonner : les soldats le nourrissent comme un mendiant. Nous tournions une redoute, après avoir passé un ruisseau à gué, en brisant la glace sous les pas de nos chevaux, quand nous voyons dans l’angle des remparts deux étranges figures courbées, occupées en apparence à semer grain à grain du blé ou du colza. Elles grattaient le terrain sablonneux avec de petites baguettes et semblaient y ramasser ou y déposer je ne sais quoi d’invisible. On eût dit deux maniaques obstinés à semer des récoltes imaginaires dans ce qui fut autrefois leur champ. C’est le châtelain et la châtelaine de céans, peut-être riches autrefois, qui aujourd’hui n’ont plus d’autre ressource que de recueillir les balles perdues et de les revendre au poids du plomb. Triste et pauvre existence que celle de ces deux vieux solitaires sur les confins sanglans des deux armées, récoltant une moisson de balles meurtrières à la place même où l’an dernier peut-être ils avaient planté le maïs ou les ignames qui devaient les nourrir !

Le lendemain, je cavalcade à la revue de la deuxième division, botté et éperonné, dans l’état-major de mon général. C’est toujours une belle chose que ces longues lignes symétriques, immobiles,

  1. « Hé ! Yankees ! rentrez dans vos trous ! Nous avons reçu l’ordre de commencer le feu ! »