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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/600

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Chacun de ces petits chalets a sa cloison de verdure et ses dépendances privées, dont l’ingénieuse et simple construction joint le comfort à l’économie. Plus loin est la salle à manger, de construction moins heureuse, toujours pleine d’acres vapeurs, avec une cheminée qui fume et pour toit une vieille tente de rebut dont les blessures laissent voir le ciel. C’est là dedans qu’on vit, en face d’un brasier de bois de chêne qui chasse à peine la gelée pénétrante, se rôtissant d’un côté sans se réchauffer de l’autre, allumant en vain dans ses veines de grands incendies de café bouilli, de bitter et de whiskey, mais respirant le grand air de la campagne et contractant des appétits d’ogre sans quitter le coin du feu. En arrière, à distance respectueuse du petit enclos réservé, s’élève une écurie de construction primitive, faite, comme les corrals du désert argentin, d’une enceinte serrée de grands pieux fichés en terre et surmontés d’un toit rustique de branches de pins encore vertes.

Des planches et cinq couvertures sous un pareil toit sont une couchette un peu fraîche quand un verre d’eau se convertit chaque nuit en glace solide, et que mon encre même gèle au fond de mon écritoire. La première nuit de bivouac fut donc assez mauvaise. On dit que le froid engourdit, je dis au contraire qu’il réveille. D’ailleurs tous les bruits inusités d’une armée, les tambours se répondant de place en place, les fifres et les grosses caisses promenés par tout le camp sur une musique étrange, les clairons sonnant de temps en temps l’appel et l’alarme, le galop redoublé des chevaux sur la terre durcie, le cliquetis des fourreaux et des épées, le pas retentissant et rapide des patrouilles et des vedettes, le bruit des voix, des rires, le commandement des chefs, les tumultueuses clameurs des bataillons qui passent, mais surtout ce concert toujours grandissant des clairons et des tambours qui battaient à l’unisson une sorte de marche guerrière, tandis que le canon lointain roulait sa lourde voix solennelle avec un bruit de tonnerre, tout me fit croire à quelque alerte inattendue et à quelque ordre soudain des chefs. Je me levai, j’ouvris ma porte ; la nuit était belle, étoilée, lumineuse, mais rien ne sentait encore les approches du matin : ce ne pouvait pas être le réveil ordinaire du camp. Le froid me ramena dans mes couvertures, mais le vacarme ne s’apaisait point. Le canon grondait de plus en plus fort ; les décharges se suivaient et se pressaient sans relâche. Que se passait-il donc ? Allais-je être témoin de quelque engagement ? J’essayais, durant les intervalles de la canonnade, de démêler un feu de mousqueterie imaginaire dans les roulemens lointains du tambour. De guerre lasse enfin je me rendormis ; quand je rouvris les yeux, le jour commençait à poindre : tout était tranquille, silencieux, rien ne bougeait encore dans les tentes voisines. Avais-je donc rêvé ? — On me dit en effet qu’il y