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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/551

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de la grande nouvelle qu’il apportait, lui dit : « Sire, la bataille a été livrée près de Pavie ; les troupes de votre majesté ont remporté la victoire, le roi de France lui-même a été pris et se trouve au pouvoir de votre majesté [1]. » A cette annonce inespérée, l’empereur éprouva un saisissement. Il resta quelques instans pâle et muet ; puis il s’écria, comme s’il avait besoin de le répéter pour le croire : « Le roi de France est en mon pouvoir ; la bataille a été gagnée par moi ! » Après ces mots, il entra seul dans sa chambre, se mit à genoux dans son oratoire, et resta longtemps à remercier Dieu de lui avoir accordé une aussi grande faveur [2].

Le soir même, l’ambassadeur de son allié le roi d’Angleterre, le docteur Sampson, étant venu le féliciter, Charles-Quint se montra aussi modéré dans son langage que modeste dans son attitude. Il attribua cette victoire au suprême dispensateur des événemens humains, assura qu’elle pouvait être suivie d’une paix universelle qui établirait dans la chrétienté un repos solide, et permettrait de repousser de ses frontières orientales les attaques des infidèles, d’opérer dans son sein une réformation nécessaire en réprimant de dangereuses erreurs, en remédiant à de grands abus, qu’il ferait profiter de cette victoire ses amis beaucoup plus qu’il n’en profiterait lui-même, parce qu’il n’ambitionnait rien de plus que ce qu’il avait, que, reconnaissant que tout lui venait de la main et de la grâce de Dieu, son intention était d’user d’une telle modération qu’on ne trouvât en lui aucune pensée de ressentiment contre son adversaire abattu.

Il ne paraissait pas plus de joie sur le visage immobile de ce vainqueur de vingt-cinq ans qu’il ne perçait d’ambition dans ses pacifiques paroles. Sa conduite répondit d’abord à sa contenance et fut aussi humble qu’elle. On lui proposait de célébrer avec pompe cet heureux triomphe ; il s’y refusa. Il voulut seulement qu’il fût fait le lendemain une procession générale pour en remercier Dieu. Il la suivit à pied, simplement vêtu d’une cape de frise noire, jusqu’à la chapelle de Notre-Dame d’Atocha, où fut dite une messe solennelle. Il défendit au prédicateur qui prit pour texte de son discours : Laudamini nomen Dei vestri qui fecit nobiscum

  1. Dépêche de l’ambassadeur de Mantoue Suardin au marquis de Mantoue, du 15 mars, — dans Sanuto, vol. XXXVIII, — citée par L. Ranke : Deutsche Geschichte im Zeitalter der Reformation, t. II, p. 329.
  2. Dépêche du Dr Sampson du 15 mars, p. 264. — « Se entró en oratorio é retraimiento solo á dar gracias á aqual soberano señor y Dios dispensador de todo, por la victoria avida, y estuvo bien media hora retraido alababando á Dios. » Fol. 2 de la Relation de lo Sucedido en la prision de Francisco I., por el capitan Gonzalo Hernandez de Oviedo y Valdez. Ms. in-4° de 165 feuillets conservé à la Bibliothèque nationale à Madrid sous l’indication X 227 et extrait par M. Gachard dans l’appendice de la Captivité de François Ier, etc., in-8°, Bruxelles 1860.