Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/507

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


même, l’hôpital Lincoln, un vaste et admirable établissement où amis et ennemis sont mêlés dans les mêmes salles et soignés indifféremment. C’est à l’armée, quand se font les échanges, que le contraste est saisissant entre ces hommes vigoureux, bien nourris, équipés de neuf aux frais des États-Unis, — et ces cadavres ambulans, rampant sur les genoux, rongés de vermine, couverts de plaies, les pieds gelés, les mains perdues, devenus aveugles, sourds, muets ou idiots, criant tous famine, qu’on renvoie des prisons du sud. Il faut lire la visite des commissaires dans l’hôpital d’Annapolis ! « Rien, disent-ils, ne peut rendre l’effrayant et hideux spectacle de ces squelettes humains, avec la peau tendue sur le crâne, sur les côtes, sur tous les membres, qui pourtant se retournent et se meuvent encore faiblement, comme des êtres vivans… » J’ai moi-même sous les yeux les portraits photographiés de ces ombres humaines. — Vous ai-je dit par quelle horrible dérision, si quelques-uns de ces malheureux, se cramponnant à la vie, trahissaient leur drapeau et s’engageaient dans l’armée rebelle pour avoir du pain, leurs bourreaux les appelaient Yankees galvanisés ! Cependant ce gouvernement, qui allègue sa misère pour excuser des barbaries dignes de Tamerlan ou de Soulouque, fête les déserteurs, leur paie des primes et leur fournit un retour gratuit en Europe ou au Canada, partout où il leur plaît d’aller. Voyez maintenant les représailles du congrès, — quelle inexorable nécessité les commande, quelle opposition elles ont rencontrée, absolue chez M. Sumner et quelques autres, plus timide, mais pourtant sérieuse chez ses collègues moins généreux ! Voyez la restriction qu’on y a mise en ajoutant à la proposition de M. Lane ces mots qui en adoucissent toute l’âpreté : « pourvu qu’elles soient conformes aux usages de la guerre chez les peuples civilisés, » — et la carte blanche laissée sur le choix des moyens à ce président honnête homme dont l’humanité vous est bien connue. N’est-ce pas là une menace plutôt qu’une vengeance ? — Souvenez-vous enfin qu’il y a cent mille familles qui ont eu un père, un frère, un fils tué à petit feu ou estropié pour la vie après la bataille par un ennemi sans honneur et sans pitié. Et si au lendemain de la guerre les auteurs premiers de ces crimes échappent à des châtimens trop justes, admirez la clémence du peuple des États-Unis.


ERNEST DUVERGIER DE HAURANNE.