Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/502

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qu’en restant fidèle aux principes de l’humanité et de la charité chrétienne ; mais le congrès ne se rend qu’à moitié, et je commence à croire que, si j’étais Américain, je serais moi-même de l’avis du congrès. Je viens de lire le rapport de l’enquête détaillée faite aux frais de la commission sanitaire sur la condition véritable des prisonniers. Ce n’est pas un recueil d’accusations vagues, c’est un tableau de faits authentiques, attestés sous la foi du serment par mille témoins oculaires. Les hommes qui les ont recueillis sont des médecins, des magistrats, des clergymen, d’une intégrité et d’une véracité connues. Les dépositions des témoins ont été soigneusement comparées, contrôlées l’une par l’autre. Ce ne sont que des faits ; mais quelle lumière épouvantable ils jettent sur la rébellion et sur ses défenseurs ! Vous allez en juger vous-mêmes.

Quand les rebelles font un prisonnier, ils commencent par le dépouiller de son argent, de son manteau, de sa couverture, de ses vêtemens les plus indispensables ; ils le laissent à peu près nu, ou bien ne lui donnent en échange que des haillons immondes. On le conduit alors à la prison, A Richmond, dans celle de Libby, il y a environ quatre mille hommes. Ces chiens de Yankees y sont trop heureux, puisqu’on leur fait la grâce de leur donner un abri. L’un d’eux, Joseph Grider, raconte qu’ils étaient deux cent quatorze prisonniers dans une seule chambre, sans vitres aux fenêtres, si pressés qu’ils pouvaient à peine se mouvoir, et qu’ils sautaient sur place la nuit pour se réchauffer. Durant tout l’hiver dernier, douze cents officiers de tout grade vécurent enfermés dans six salles basses et humides ; chacun avait environ pour se mouvoir un espace de dix pieds de long sur deux de large. Il fallait se tenir à distance des fenêtres : ceux qui s’en approchaient par mégarde, qui seulement montraient leur bras ou leur tête, étaient fusillés sans pitié par les sentinelles qui veillaient au dehors, l’arme au bras et l’œil au guet, comme des chasseurs à l’affût. Cela devint un jeu fort amusant, fort goûté des soldats rebelles. On se défiait comme au tir aux pigeons ; on faisait le pari d’abattre un damned Yankee dans sa journée, et les vainqueurs tiraient gloire de leur adresse. Il ne se passait pas de jour qu’on n’emportât des morts ou des blessés. Quelquefois, dans l’ardeur du jeu, les gardes quittaient leur poste au pied de la muraille pour mieux voir et tirer plus juste. On se plaignit au major Turner, commandant de la prison, qui fit cette réponse plaisante : « Il faut bien que nos garçons s’exercent. » Dick Turner, son digne acolyte, ajoutait avec des blasphèmes : « Damnés Yankees, on vous traite mieux que vous ne le méritez ! »

Mais ce n’était là qu’une peccadille : les prisonniers n’y songeaient guère, car ils étaient affamés. La ration quotidienne au