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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/50

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passage des indigens était payé. Quant aux montagnards qui avaient conservé quelques ressources, on leur accorda un secours supplémentaire d’un rouble argent (4 fr.) par individu, adulte ou enfant indistinctement. Par une mesure administrative, le prix du passage fut fixé au taux uniforme de 3 roubles (12 fr.) sur les bateaux à vapeur, d’un rouble 75 kopeks (7 fr.) sur les navires à voiles, en sorte que même ceux qui étaient solvables n’eurent à débourser de leur pécule personnel que 2 roubles ou bien 75 kopeks (3 fr.) seulement.

Dans une lettre adressée de Théodosie au Journal de Constantinople, on lit que la somme dépensée à cette occasion s’élevait à 136,713 roubles ou 546,713 fr. En admettant que l’auteur de cette lettre ait été mieux informé à ce sujet qu’il ne l’a été sur un autre chiffre qu’il énonce ailleurs et que nous lui contesterons tout à l’heure, il est évident qu’une pareille somme est bien peu de chose pour soulager une infortune immense et subvenir à la détresse de toute une population ; mais faut-il y voir, comme on l’a fait, une parcimonie inspirée par un odieux calcul, insouciante du sort des proscrits chassés brutalement et dépouillés de leur patrimoine ? Une accusation aussi grave aurait besoin d’être appuyée de quelque preuve positive, et elle ne l’a jamais été, que nous sachions. Dans la conquête du Caucase, la Russie avait un but en vue ; ce but, elle l’a poursuivi avec une logique inflexible et par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, mais elle n’a jamais eu recours à des rigueurs inutiles. Chaque acte de la vie individuelle de l’homme comme de la vie collective des nations a sa raison d’être et de se manifester, raison morale ou dictée par l’intérêt personnel ; aller au-delà serait non pas seulement une perversion de la volonté, ce serait une aberration de l’intelligence et dans la pratique une de ces fautes que les habiles n’ont garde de commettre. L’exiguïté relative de la dépense faite pour les montagnards par la caisse militaire de la province du Kouban semble prouver plutôt l’insuffisance de ses ressources, peut-être aussi leur fière obstination à ne point accepter les bienfaits que leur offrait la même main qui les avait domptés et humiliés. Ce qui contribua surtout à leur perte, il faut avoir le courage de le dire, c’est, avec un concours de funestes circonstances, l’imprévoyance de tous, amis ou ennemis, et une suite de calculs faux et de démarches intéressées ; c’est ainsi que le cabinet de Saint-Pétersbourg fut alors mis en éveil par les intrigues dont il eut vent, et qui s’agitaient auprès de la Porte pour la dissuader de donner l’hospitalité aux Tcherkesses, qui, forcés de rester chez eux, recommenceraient la guerre, et par les bruits qui circulèrent en même temps d’une velléité d’intervention de la part des puissances de l’Europe occidentale en leur faveur. Les susceptibilités