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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/491

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qu’il y ait au monde. Ces puissantes natures m’étonnent toujours, moi petit fruit rabougri d’une civilisation potagère. Quand je me trouve à la porte du sénat à la fin de la séance, et que je vois passer près de moi tous ces grands corps énergiques, j’éprouve le même sentiment de respect que si un peloton de horse-guards défilait à mes côtés. Le malheur est que beaucoup de ces colosses ne sont des Mirabeaux que par l’apparence, et que souvent il y a plus de puissance réelle dans la tête sèche et nerveuse d’un Guizot ou dans la main ronde et potelée d’un Thiers que dans ces grandes machines imposantes de chair et d’os…..

Je n’ai pas encore vu le président Lincoln, car je n’ai fait que jeter un coup d’œil dans l’antichambre de la Maison-Blanche sur un géant à longues jambes qui sortait emmaillotté dans un immense cache-nez. Il est de mode, chez les voyageurs européens, d’aller voir le président comme une bête curieuse, pour faire ensuite des gorges-chaudes à ses dépens. Je sais un journaliste anglais qui, après avoir sollicité l’honneur de lui être présenté, écrivait le lendemain un récit injurieux et burlesque de son entrevue avec Abe Lincoln. Quant à moi, je suis entré plusieurs fois à la Maison-Blanche, et je n’y ai rien vu, jusqu’à présent, qui justifiât ces bruyantes gaîtés. Encore si la calomnie se bornait à des épigrammes de mauvais goût ! si même elle ne s’attaquait qu’à l’homme public, et s’arrêtait décemment au seuil de la vie intime ! Mais non ; la famille même du président n’est pas épargnée. On insinue que Mme Lincoln met à profit toutes les petites libertés, que sa position lui donne, qu’elle vend les fleurs des serres présidentielles, qu’elle fait payer par l’état les dîners modestes qu’elle est parfois obligée de donner, qu’elle a conservé l’esprit des ménagères économes qui marchandent un chou pour un liard. En même temps on lui reproche de ne pas payer ses fournisseurs assez vite ; on imprime dans les journaux leurs lettres et ses réponses. N’osait-on pas dernièrement raconter que Mme Mac Clellan avait employé à acheter un châle une somme qui lui était confiée par une société charitable pour le soulagement des soldats blessés ? Malgré toutes les déprédations dont on les accuse, je vous assure que ces potentats américains ne sont pas bien riches. M. Lincoln a refusé de recevoir en or au lieu de papier-monnaie le maigre traitement de 25,000 dollars que la loi lui alloue. Je demandais à son fils aîné s’il ne comptait pas bientôt faire le voyage d’Europe. « J’attends, me dit-il, la fin de la guerre. Au cours actuel de l’or, ce voyage coûterait trop cher. » Que de modestie dans cette réponse et quelle noble simplicité ! — Je sais bien qu’autrefois le dictateur Cincinnatus maniait la charrue et dînait avec un oignon sur du pain noir ;