Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/49

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Dans cette situation désespérée, un découragement soudain les gagne tous à la fois, une panique aveugle les égare, et comme une avalanche ils se précipitent sur le versant de la montagne, pour atteindre en toute hâte les bords de la mer. Les rangs des fuyards se grossirent bientôt des débris de deux autres tribus, les Schapsougs méridionaux et les Oubykhs. La terreur et la confusion redoublèrent par l’arrivée des familles qui s’étaient réfugiées dans les lieux les plus écartés, et que l’épée impitoyable des soldats russes en délogeait. L’aspect seul de cette multitude qui se pressait sur le rivage annonçait les indicibles misères qu’elle avait endurées et navrait le cœur : les hommes y étaient en majorité, la population virile avait eu seule la force de résister ; mais tout ce qu’il y avait d’êtres faibles, femmes, enfans, vieillards, avait été décimé.

Deux ans auparavant, le chef militaire de la province du Kouban, le général Yedokimof, prévoyant cette débâcle générale, avait demandé à son gouvernement l’envoi de navires pour recueillir les émigrans et les transporter en Turquie ; mais cette mesure de précaution et d’humanité avait été négligée ou différée jusqu’alors. Errans sur un rivage inhospitalier, éperdus, les Tcherkesses, les yeux fixés sur l’horizon, ne voyaient venir à eux que quelques kotchermas turques où ils se jetaient en s’y disputant la plus petite place. Ces embarcations prenaient des passagers en nombre cinq ou six fois plus considérable qu’elles ne pouvaient en contenir. Les patrons, contrebandiers par état, au cœur endurci par l’habitude du trafic des esclaves qu’ils allaient chercher sur cette côte, montraient une âpreté sordide et cruelle, ne recevant à bord que ceux qui les payaient argent comptant ou par la remise de quelque objet de valeur et même de leurs femmes ou de leurs enfans.

Le grand-duc Michel, témoin de ces scènes de désolation, donna les ordres les plus pressans pour y remédier autant que cela se pourrait, et chargea ses aides de camp d’en diriger l’exécution. Des bâtimens à vapeur ou à voiles furent nolisés aux frais du trésor impérial, les navires des compagnies maritimes mis en réquisition. En même temps le cabinet de Constantinople envoyait des vaisseaux de guerre qui avaient été désarmés et convertis en bâtimens de transport. Dès l’ouverture de la navigation, au printemps de 1864, trois commissions, composées d’officiers russes, furent instituées pour présider à l’embarquement des émigrans, empêcher l’encombrement à bord, et pourvoir à ce qu’en partant ils fussent approvisionnés de vivres et d’eau potable et reçussent les soins médicaux que leur état réclamait. Les bâtimens frétés par le gouvernement durent se charger gratis de ceux qui seraient désignés par les commissaires. Sur les navires de commerce, qui vinrent librement prêter leur concours à la marine de l’état, le