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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/479

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et aux vociférations d’aujourd’hui. Tout passionné qu’il est dans ses volontés, tout rude et impitoyable qu’il se montre à ses adversaires, M. Stevens a été élevé, comme M. Bright, dans la religion de l’amour fraternel. Il fait songer en effet aux vieux quakers pensylvaniens du temps passé, devenus militans dans les luttes politiques, mais gardant toujours leur gravité austère et leur ton presque religieux. — Il y a une puissance indéfinissable qui s’attache à certains hommes, et qui se fait sentir partout. Cette chambre des représentans si désordonnée, qui ne prête qu’une oreille inattentive aux bruyans du parti, fait tout à coup silence quand M. Stevens se lève, rendant un hommage involontaire à l’éloquence et à la dignité dont elle a perdu le secret.

On parle beaucoup d’un autre orateur de la bonne école, celui-là parmi les jeunes : c’est M. Winter Davis, l’abolitioniste, — homme aimable, simple, d’air modeste ; intelligent, mais dont la puissance, comme il arrive souvent, ne se révèle qu’à la tribune. Je ne l’ai pas entendu parler.

En somme, la chambre des représentans n’est point, comme j’ai pu quelquefois vous le faire croire, composée uniquement d’aventuriers et de politicians de cabaret. Sans doute cette espèce y occupe une place trop grande, et pour un Davis ou un Stevens il y a beaucoup de C…, de l’Ohio, et de W…, de l’Illinois. Les vilaines figures et les têtes rustiques y abondent ; mais quand une fois on s’est accoutumé au type et au costume américain, si étrangement mêlé de formalisme austère et de négligence débraillée, on s’aperçoit que la majeure partie de la chambre est composée de gentlemen. Çà et là parmi les têtes blanches se signale la face rude et vulgaire d’un jeune politician de l’ouest, fermier ou garçon de charrue, élevé pour la politique par son père enrichi. Son costume d’apprenti endimanché, ses longs cheveux, son attitude mêlée de hardiesse et de gaucherie, éveillent en moi un vague souvenir. J’ai entendu ce petit monsieur à Saint-Louis crier du haut de sa voix de fausset le plus insignifiant et le plus froid des mauvais discours dans un meeting où il était annoncé comme l’honorable M. ***, représentant du Kansas. Il y a donc ici, comme en Angleterre, une classe de politicians, — et ces précoces favoris de la démocratie, portant sur les bancs du congrès leur air d’écolier léger et impertinent, me rappellent ces petits messieurs de la chambre des communes qui n’ont pas un poil de barbe au menton et viennent le soir y étaler leurs bottes vernies et leurs cravates blanches. La démocratie a donc aussi ses passe-droits et ses fortunes ridiculement prématurées.