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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/46

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maintenant à les suivre dans la voie douloureuse qui les conduisit sur la terre étrangère, et à terminer par ce lugubre épilogue le triste drame dont la guerre nous a rendus les spectateurs.

Une observation que suggère tout d’abord l’émigration tcherkesse, c’est qu’elle n’est pas, comme on l’a cru et comme on l’a répété plusieurs fois, un accident purement contingent, un acte de la volonté seule du vainqueur ; elle est un fait complexe et par les causes qui l’ont occasionné et par la durée du temps dans lequel il s’est accompli. Ce fait est le résultat d’influences et de circonstances diverses qui ont agi simultanément, et qui doivent-être discernées avec soin pour être appréciées sciemment et avec impartialité. A cet égard, les dates sont déjà une révélation : le premier groupe de montagnards qui se détacha pour gagner le territoire turk partit en 1859, à l’époque où tomba Schamyl et avant que la guerre ne fût sérieusement engagée avec les tribus du Caucase occidental. Ce départ fut volontaire, puisque la masse des émigrans appartenait aux tribus pacifiées de la région du Kouban, auxquelles se joignirent les Tartares Nogaïs, qui erraient comme nomades dans les steppes aux environs de Stavropol et qui étaient façonnés depuis longtemps au joug de la Russie. Et ce qu’il y a de plus significatif, c’est qu’il coïncida avec l’éloignement des Tartares, qui dans la Crimée formaient le fond de la population rurale. On se rappelle que la retraite précipitée de ces derniers fut un désastre pour les propriétaires fonciers de la péninsule ; la main-d’œuvre atteignit un prix exorbitant ; le manque d’ouvriers fut si grand que les champs restèrent abandonnés sans culture, et que la moisson, parvenue à sa maturité, se perdit sur pied faute de bras pour la couper et la renfermer dans les greniers. A partir de 1859 et dans le courant de 1860, Constantinople vit arriver 50,000 de ces Tartares de la Crimée ; en comptant ceux qui les suivirent et qui furent disséminés dans les différentes provinces de la Turquie, ils dépassèrent le nombre de 300,000, d’après les calculs officiels de la Porte. Dans les khans et autres établissemens publics où on les logea pendant l’hiver, ils furent entassés et souffrirent à tel point que le typhus, la dyssenterie et les fièvres paludéennes les enlevèrent par milliers ; les survivans se fondirent dans la masse de la population turque, et tous ont si bien disparu aujourd’hui, au bout de quatre années, que nul ne saurait dire ce qu’ils sont devenus. Le mobile, avéré d’ailleurs et connu maintenant de tout le monde, qui détermina ces Tartares, ainsi que les communautés musulmanes du Caucase, à déserter le territoire russe est le fanatisme religieux excité par des prédications très actives, quoique clandestines. J’ai montré précédemment les mêmes instigations agissant sur les Tcherkesses et la propagande à la fois religieuse et politique des apôtres du Koran