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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/356

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reconnaîtra les siens d’un autre côté. Il y a un poète européen emporté après un long supplice par une maladie nerveuse, et Proudhon, qui devait finir de la même maladie, a le courage de jeter sur ce martyr de l’infirmité humaine cette déplorable épitaphe : « Il a vécu et il est mort en catin digne de pourrir au charnier des filles repenties ! » Que dit-il de Rousseau ? Il l’appelle une tête fêlée, et il le met au-dessous de la Du Barry ; ce n’est qu’une âme vile, un cœur sec, un vrai jongleur ; le peuple fera bien de traîner son cadavre à Montfaucon. Voltaire lui-même ne trouve pas grâce devant Proudhon. « Il commence, dit-il, à nous sembler drôle, et si nous n’avions soin de le mesurer à la mesure du XVIIIe siècle, qui est le pied de roi, il nous paraîtrait de taille assez médiocre. » Le métier de grand-prévôt de la pensée peut être un métier qui a son excuse ; encore faut-il y apporter un sentiment de justice et prendre garde à trop presser l’éponge de fiel et de vinaigre.

La critique aurait mauvaise grâce aujourd’hui à soumettre Proudhon à la loi du talion. Il n’a pas eu sans doute le je ne sais quoi du cœur qui fait l’homme complet parce qu’il fait le pendant de la raison. Il a pu avoir le respect de l’amitié au besoin, et on pourrait citer de lui tel ou tel autre trait digne d’une sœur de charité ; mais au fond bonté, sympathie, c’est-à-dire la fleur, la grâce même, l’existence, tout cela paraissait à ce fou du cœur une véritable folie. Il ne comprend pas plus la poésie de l’art qu’aucune autre poésie ; il préfère Courbet à Raphaël, et cette fois, malgré son penchant à l’ironie, il parle avec sincérité. Et pourtant, en cherchant bien, on lui trouverait peut-être un mérite. On avait trop négligé le peuple sous Louis-Philippe ; Proudhon s’est fait peuple pour venger cette indifférence. Il a parlé si fort qu’il a bien fallu l’entendre. Il a posé la question sociale avec violence à coup sûr, mais par sa violence même il l’a imposée à l’attention du public. Il ne l’a pas résolue sans doute, personne ne pouvait la résoudre. Il n’en aura pas moins servi à mettre la question du prolétaire à l’ordre du jour et obligé la France à réfléchir. Autrefois, du temps de la Bible, quand il arrivait malheur à la Judée, on voyait tout à coup passer sur la place publique un homme étrange, venu on ne sait d’où, qui ne savait pas lui-même où il allait. La tête au vent et la toilette en désordre, il tonnait contre ce qu’il appelait l’indifférence, et il annonçait la ruine d’Israël. Quand il parlait une langue pittoresque, la foule l’écoutait avec curiosité et rentrait en elle-même. Elle ne mourait pas sans doute de cette prophétie de malheur, mais elle avait appris à faire son examen de conscience.


EUGÈNE PELLETAN.