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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/355

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synthèse, et lorsque le public attend à la porte, Proudhon montre sa main vide, et reconnaît d’un air embarrassé que « l’antinomie ne se résout pas par la synthèse, » autrement dit que la serrure est brouillée. Enfin il court sur le rempart, la tête au vent, en criant : La propriété est morte ; Proudhon l’a tuée ; puis il revient sur ses pas et il fait du code civil le dieu de la liberté. Une fois en verve de résipiscence, il demande le rétablissement du cens électoral pour corriger la France de la monomanie du suffrage universel. Quelqu’un prophétisait, il y a dix-sept ans, que les filles des conservateurs iraient planter des rosiers sur la tombe de Proudhon. Le temps a-t-il assez donné raison à sa prophétie ?

Ce n’est pas qu’on ait le droit de blâmer la contradiction ; la dernière opinion peut valoir mieux que la première. On ne doit condamner personne à l’impénitence finale ; mais il y a justice à blâmer la mauvaise humeur : quand on émet une idée, on invite le public ; on est maître de maison. On doit en faire galamment les honneurs ; mais lorsqu’on reçoit l’invité à coups de poing, il prend la fuite ou il va chercher le sergent de ville. Il faut donc toujours respecter le public et plus encore l’écrivain, ce public du public. L’intelligence fait l’homme ; le plus grand homme, c’est le plus grand penseur, et le plus grand penseur, c’est le plus grand écrivain, puisque la vérité n’est que la pensée exprimée. Un écrivain qui fait injure à un autre, non-seulement se la fait à lui-même, mais encore il nuit au progrès de l’intelligence, car enfin tout homme préposé au ministère de la parole cherche de bonne foi la vérité, et, lors même qu’il ne la trouve pas, il mérite encore la reconnaissance, car il appelle la réflexion sur son hypothèse, et sous ce rapport il contribue au développement de l’esprit. Proudhon n’a jamais voulu admettre cette assurance mutuelle de l’intelligence, il en a été puni par son isolement. Or qu’est-ce que l’isolement ? Le néant du penseur. Il aura fait du bruit, voilà tout ; il pouvait faire mieux à notre avis et tirer un autre parti de son talent.

Aimez-vous les uns les autres, disait Voltaire aux encyclopédistes, car si vous ne vous aimez pas, qui diable vous aimera ? Proudhon n’aimait pas à aimer, il aimait plutôt à haïr ou du moins à blesser. Notre siècle aura eu peut-être sa part de génie ; il a pensé quelquefois, agi à l’occasion, inventé souvent, sans vouloir faire tort à Proudhon, et pourtant en face de ce siècle inspiré Proudhon n’a jamais eu un oubli de lui-même, un mot de cœur pour quoi que ce soit, pour qui que ce soit, même dans son courant d’opinion. En vrai paysan qu’il est, ce qu’il déteste le plus, c’est son voisin. Un homme a rendu service à la cause commune, il aurait le droit de compter sur une marque de sympathie. Eh bien ! non, frappe ! Dieu