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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/339

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Une fois à la tête d’une méthode, Proudhon voulut en faire l’essai ; mais en route il échange la série de Fourier pour l’antinomie de Hegel, ou plutôt il amalgame l’une avec l’autre, et il écrit son livre des Contradictions économiques, son livre dans toute la force du terme, car c’est là qu’il a mis le plus du sien, au-delà même du sien, quelque chose du possédé ou du convulsionnaire. Nulle part il n’a eu plus d’attaques de nerfs de style ; mais nul ordre, aucun plan : le chapitre sur l’impôt cède la place au chapitre sur Dieu, ce qui ne doit pas étonner de la part de Proudhon. Une Providence qui fait payer la vie plus cher au pauvre qu’au riche ne peut être qu’une doublure de la gabelle.

Dieu, c’est le mal ! et pourquoi non, puisque la propriété, c’est le vol ? N’est-ce pas toujours le même système, thèse, antithèse, toute la sagesse humaine en deux mots ? Il fait jour quand il fait nuit ! vive la concurrence, à bas la concurrence ! vive la propriété, à mort la propriété ! Vous ne comprenez pas, lisez Hegel. Il y a une valeur sans doute en économie politique ; mais ce n’est que l’offre et la demande qui la déterminent à l’amiable. Qu’est-ce donc alors ? Vous ne le devinez pas, vous n’entendez rien à la dialectique ; c’est la synthèse à genoux devant elle ! Voilà la déesse ex machina ! Mais où réside-t-elle ? Dans la valeur constituée. Qu’est-ce que la valeur constituée ? Proudhon ne le sait pas encore, il le saura sûrement un jour, quand sur le coup de minuit il aura une apparition de la déesse. Ce livre néanmoins n’est pas du premier venu : on ne saurait le lire avec indifférence ; il attire et il repousse ; il a je ne sais quoi de fort et de brutal, comme une violence à la raison et une tentative sur sa pudeur. Quand on passe le soir auprès du Sahara, on entend quelquefois un bruit effroyable : c’est un lion qui bat une lionne pour lui témoigner sa tendresse ; mais on ne traite pas ainsi l’âme humaine, on ne l’épouse que de son aveu.

Néanmoins Proudhon croyait avoir fait une révolution dans le monde économique, et il n’avait fait en réalité qu’un esclandre. Le public avait dressé la tête une minute et il avait passé : on savait vaguement qu’il existait quelque part quelqu’un du nom de Proudhon ; mais que voulait-il ? Qu’on ne payât plus de terme, ni de fermage. L’idée pouvait paraître ingénieuse au locataire ou au fermier ; le soleil n’en continuait pas moins de mûrir la moisson sans croire entrer pour cela dans le complot d’un vol à l’humanité. On vendait, on achetait, on empruntait, on payait l’intérêt comme auparavant, et le petit groupe qui avait lu le livre de Proudhon d’un bout à l’autre y voyait simplement un esprit hors de lui-même qui sait frapper la phrase et qui a besoin de vieillir. Proudhon tomba dans cet état crépusculaire qui n’est ni l’obscurité ni la renommée, qui est simplement, au dire de la marquise de Sévigné, « l’entre