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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/311

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cette vigueur et cette justesse de dessin qui donnent à l’œil la sensation de la chose corporelle définitivement assise et complète ; — du reste, approprié par ses mœurs comme par son talent à l’esprit du temps, très populaire, très admiré, fougueux et joyeux vivant, favori des Médicis, protégé par eux dans ses frasques, ayant enlevé une religieuse, quoique moine, sautant par la fenêtre pour aller retrouver ses maîtresses, « extraordinairement dépensier dans les choses d’amour, y vaquant sans cesse sans s’arrêter jusqu’à sa mort, » ce dont ses protecteurs « rient, » disant qu’il faut pardonner aux génies rares, « parce que ce sont des essences célestes, et non des bêtes de somme. » Voilà déjà et d’avance le véritable artiste de la renaissance, passionné pour la nature et rebelle à la loi, sujet enthousiaste dans le royaume du beau et citoyen insubordonné dans la société civile, à qui son art tient lieu de patrie, et qui a son talent pour vertu.

A tout prendre, quoique cette imitation dans laquelle se complaisent les peintres florentins soit trop littérale, elle a une grâce particulière. Il faut aller à Santa-Maria-Novella pour en sentir le charme. Là Ghirlandaio, le maître de Michel-Ange, a couvert le chœur de ses fresques. Elles sont mal éclairées, maladroitement empilées les unes sur les autres, mais vers midi on peut les voir. C’est l’histoire de saint Jean-Baptiste et de la Vierge, et les figures sont de demi-grandeur. Par éducation aussi bien que par instinct, le peintre est, comme ses contemporains, un copiste. De sa boutique d’orfèvre il dessinait les passans, et on admirait la ressemblance de ses figures. A son gré, « toute la peinture était dans le dessin. » L’homme pour les artistes de cette époque n’est encore qu’une forme ; mais celui-ci avait un sentiment si juste de cette forme et de toute forme, que, copiant à Rome les arcs de triomphe et les amphithéâtres, il les dessinait à l’œil aussi sûrement qu’avec un compas. Ainsi préparé, on comprend qu’il ait mis des portraits frappans et parlans dans ses fresques ; il y en a vingt et un qui représentent des hommes dont on sait les noms, Cristoforo Landini, Ficin, Politien, l’évêque d’Arezzo, d’autres de femmes, celui de la belle Ginevra de’ Benci, tous appartenant aux familles qui avaient le patronage de la chapelle. Les figures sont un peu bourgeoises ; plusieurs sèches, au nez pointu, sont trop proches du réel ; la grandeur manque, le peintre reste sur la terre, ou ne vole qu’avec précaution à la surface : ce n’est point le coup d’aile de Masaccio. Et pourtant il fait des groupes et des architectures, il dispose les personnages dans des sanctuaires arrondis, il les habille d’un costume demi-florentin, demi-grec, qui allie ou oppose en contrastes heureux, en harmonies gracieuses, l’antique et le moderne ; par-dessus tout cela, il est sincère et il est simple. Moment charmant, délicate aurore qui est la