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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/300

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non pas à la façon mystique et triste des premiers chrétiens, des fidèles du moyen âge ou des protestans de la renaissance, non pas à la façon brutale, désordonnée ou engourdie des races demi-sauvages ou des grands états orientaux. Nous ne voulons être ni des héros, ni des ascètes, ni des opprimés, ni des abrutis. Nous nous sentons humains et cultivés, un peu épicuriens, un peu dilettanti. Nous regardons comme le but suprême des efforts et des progrès humains un état dans lequel la guerre étrangère ou civile deviendrait de plus en plus rare, où l’ordre serait maintenu sans tiraillement ni contrainte, où le bien-être toujours croissant se répandrait à larges flots sur chacun et sur tous, où la pensée de l’homme s’appliquerait incessamment à améliorer sa condition et à multiplier ses connaissances, où enfin, au milieu de la sécurité civile, du développement industriel, de l’apaisement définitif et de la douceur universelle, on verrait fleurir comme dans une température ménagée et tiède la grande curiosité, les inventions de l’esprit compréhensif et tolérant, l’intelligence délicate et supérieure de toutes les choses humaines et naturelles, la philosophie, le génie et la critique des lettres, des sciences et des arts. Telle est l’idée que ces Florentins, élevés comme nous au contact de l’industrie pacifique et cosmopolite, commencent à se faire comme nous du bonheur et de la culture humaine, car ils ne sont point de simples voluptueux, des païens vulgaires : c’est tout l’homme qu’ils développent dans l’homme, l’esprit aussi bien que les sens, et l’esprit au-dessus des sens. Cosme a fondé une académie philosophique, et Laurent renouvelle les banquets platoniciens. Laudino, son ami, compose des dialogues [1] dont les personnages, retirés pour prendre le frais au couvent des camaldules, disputent pendant plusieurs journées pour décider laquelle des deux vies est supérieure, l’active ou la contemplative. Pierre, fils de Laurent, institue une discussion sur la véritable amitié dans Santa-Maria del Fiore et propose en prix au vainqueur une couronne d’argent. On voit par les récits de Politien et de Pic de la Mirandole que les princes du commerce et de l’état se plaisaient alors aux spéculations raffinées et supérieures, aux idées larges et hautes, aux grandes courses de l’esprit, élancé dans sa liberté et dans sa joie vers les lointains et sur les sommets. Y a-t-il un plus grand plaisir que de converser ainsi dans une salle ornée de bustes précieux, devant les manuscrits retrouvés de la sagesse antique, en langage choisi et orné, sans étiquette ni souci des rangs, avec une curiosité conciliante et généreuse ? C’est là fête de l’intelligence ; elle est complète dans le palais de Laurent, et la préoccupation des réformes sociales, l’âpreté de la polémique

  1. Disputationes camaldulenses, 1468.