Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/293

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’Athènes, les loges du Vatican semblent de la même école que les portes du Baptistère, et, pour achever la ressemblance, Ghiberti manie le bronze comme ferait un peintre ; par l’abondance des personnages, par l’intérêt des scènes, par la grandeur des paysages, par l’emploi de la perspective, par la variété et la dégradation des plans successifs qui se reculent et qui s’enfoncent, ses sculptures sont presque des tableaux. — Mais le vent du nord souffle entre les masses de pierres, comme dans un défilé de montagnes, et lorsqu’on a manié une demi-heure sa lorgnette sous la bise, on quitte Ghiberti lui-même pour une mauvaise tasse de café dans une mauvaise auberge.


12 avril. Les premiers peintres.

Voici cinq ou six journées que je passe à l’Académie des beaux-arts, aux Uffizi, à Saint-Marc, à Santa-Croce, à Santa-Maria-Novella, à l’église del Carmine, Vasari à la main. On y peut compter tous les pas de la peinture, et il faut les compter ; sinon, dans cet âge à demi barbare, la peinture n’intéresse guère.

De quels bas-fonds n’est-elle pas sortie ! A l’académie, une sainte Marie-Madeleine, faite par un Byzantin, a des pieds informes, des mains en bois, des oreilles saillantes, la figure et la pose d’une momie ; ses cheveux, qui tombent jusqu’aux pieds, lui font une robe velue : au premier regard, on dirait un ours. Aux Uffizi, le plus ancien tableau, une madone de Rico de Candie, semble une figure de massepain. Ce sont des peintres en bâtimens, copistes à la toise, et dont la niaiserie est grotesque.

D’un ouvrier à un artiste, la distance est infinie, comme celle de la nuit au jour ; mais entre la nuit et le jour on voit poindre la pâleur de l’aube, et, si terne que soit cette aube, c’est déjà le jour. Pareillement, si raide que soit Cimabue, il appartient déjà au nouveau monde, car il invente et exprime : sa Madone, à l’académie, encore un peu morte, ne manque pas d’une certaine bonté grave ; deux anges au bas ont une attitude de grâce et de mansuétude triste. Des quatre vieillards qui sont au pied, deux n’ont pas de cou ; mais on leur trouve un certain fonds de sérieux et de grandeur ; l’un d’eux semble attentif et étonné. Une expression même effacée, n’est-ce pas alors une chose miraculeuse, comme la première phrase balbutiée et confuse d’un muet qui tout d’un coup recouvrerait la parole ? On comprend que la madone de Santa-Maria-Novella, dont les mains sont si maigres et qui nous semble si morne, ait excité « l’émerveillement de tous, au point qu’on mena le roi Charles d’Anjou dans l’atelier, que toutes les femmes, et tous les hommes de Florence accoururent en très grande fête, avec la plus grande