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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/289

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latine que figure l’édifice se contracte à la tête, et le chevet, les transepts, se pelotonnent en bourrelets, en rondeurs, en petits dômes au des de l’église, pour accompagner le grand dôme qui monte au-dessus du chœur. Ce dôme, ouvrage de Brunelleschi, plus neuf et plus fruste que celui de Saint-Pierre, porte en l’air à une hauteur étonnante sa forme allongée, ses huit pans, sa lanterne pointue ; mais comment rendre avec des paroles la physionomie d’une église ? Elle en a une cependant : toutes les portions, apparaissant ensemble, se combinent en un seul accord et un seul effet. Regarde des plans, de vieilles estampes, tu sentiras la bizarre et saisissante harmonie de ces grands murs romains plaqués de bigarrures orientales, de ces ogives gothiques arrangées en coupoles byzantines, de ces colonnettes italiennes faisant cercle au-dessus d’une bordure de caissons grecs, de cet assemblage de toutes les formes, pointues, renflées, carrées, oblongues, circulaires, octogonales. L’antiquité grecque et latine, l’orient byzantin et sarrasin, le moyen âge germanique et italien, tout le passé ébréché, amalgamé, transformé, semble avoir bouilli de nouveau dans la fournaise humaine, pour se couler en nouvelles formes, sous la main de nouveaux génies,, Giotto, Arnolfo, Brunelleschi et Dante.

Ici l’œuvre est inachevée, et la réussite n’est pas complète. La façade n’a pas été construite, on n’en voit qu’un grand mur nu, écorché, comme une emplâtre de lépreux. Point de jour à l’intérieur ; une ligne de petites baies rondes, quelques fenêtres jettent à peine un jour gris dans l’immensité de l’édifice : il est nu, et le ton argileux dont il est peint attriste l’œil de sa monotonie blafarde. Une Piétà de Michel-Ange, quelques statues semblent des ombres ; les bas-reliefs ne sont qu’un fouillis vague. L’architecte, incertain entre le goût du moyen âge et le goût de l’antiquité, n’a trouvé entre la lumière colorée et la lumière claire que la lumière morte.

Plus on regarde les œuvres de l’architecture, plus on les trouve propres à exprimer dans ses traits les plus généraux l’esprit d’une époque. Voici sur le flanc du Dôme le campanile de Giotto, debout, isolé, comme le Saint-Michel de Bordeaux ou la tour Saint-Jacques de Paris : en effet, l’homme du moyen âge aime à bâtir en hauteur, il vise vers le ciel, ses monumens s’effilent en cimes aiguës ; si celui-ci eût été achevé, un clocher de trente pieds eût surmonté la tour, qui en a deux cent cinquante. Jusqu’ici, l’architecte d’outre-monts et l’architecte italien suivent le même instinct et contentent le même penchant ; mais tandis que l’homme du nord, franchement gothique, brode sa tour de nervures délicates, de fleurons compliqués, d’une dentelle de pierre infiniment multipliée et entre-croisée, l’homme du midi, à demi latin par ses tendances et ses