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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/282

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écrivain me disait que cette obligation lui mettait l’esprit à la torture. Ceci est encore un effet du passé ; on aperçoit tout de suite les causes de cet avortement, qui sont d’un côté l’interruption de la tradition littéraire à partir du XVIIe siècle par la décadence, universelle des esprits et des études, et de l’autre côté le manque de capitale et de centralisation, nécessaires pour étouffer les dialectes. Toute l’histoire de l’Italie dérive d’un fait : elle n’a pu devenir une monarchie tempérée, intelligente, au XVIe siècle, en même temps que ses voisines.

En revanche, la politique est en pleine fleur ; on dirait d’un champ longtemps desséché qui a reverdi sous une pluie subite. On ne voit que caricatures politiques sur Victor-Emmanuel, l’empereur Napoléon, le pape. Elles sont grossières d’intention et d’exécution : le pape est un squelette, un danseur de corde ; la mort joue à la boule pour abattre les cardinaux et pour l’abattre. Point d’esprit ni de finesse ; il ne s’agit pour les Italiens que de rendre l’idée bien sensible et de faire une forte impression. De même leurs journaux, presque tous à un sou, crient fort et haut plutôt que juste. Je les compare à des gens qui, après beaucoup de temps, dégagés d’entraves étroites, gesticulent vigoureusement et donnent des coups de poing dans l’air pour détirer leurs membres. Quelques-uns cependant, la Pace, la Gazette de Milan, raisonnent serré, sentent les nuances, se défendent d’être pour de Maistre ou pour Voltaire, louent Paolo, Sarpi, Gioberti, Rosmini, tâchent de renouer la tradition italienne. Des gens si spirituels et si bien doués finiront par trouver le ton proportionné et la ligne moyenne. En attendant, ils sont très fiers de leur presse libre et se moquent de la nôtre. A vrai dire, sur ce chapitre nous faisons triste figure à l’étranger ; quand on a lu dans un café le Times, le Galignani’s, la Kœlnische ou l’Allgemeine Zeitung, et qu’on retombe sur un journal français, l’amour-propre souffre. Un petit morceau politique vulgaire ou prudent, un article littéraire vague ou trop complaisant, des correspondances rares et toujours arrangées, très peu de renseignemens précis et de discussions solides, beaucoup de phrases, dont plusieurs bien écrites, voilà le fond, qui est pauvre, non-seulement parce que le gouvernement intervient, mais encore et surtout parce que les lecteurs instruits, capables d’attention sérieuse, sont trop peu nombreux. Le public ne demande pas qu’on le munisse de faits et de preuves, il veut qu’on l’amuse ou qu’on lui ressasse bien clairement une idée toute faite. Tout au plus quelques esprits cultivés, une coterie parisienne qui a de petites succursales en province devine çà et là une allusion, une ironie, une malice ; elle rit, la voilà satisfaite. Si la politique manque dans nos journaux, c’est que l’aptitude et l’instruction politique manquent dans notre pays. Ici on prétend que