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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/244

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l’intervention des pouvoirs publics il est impossible de procurer au peuple des moyens suffisans de s’instruire. Cette intervention doit être de deux sortes : il faut d’abord que la loi établisse un système général d’instruction élémentaire, afin que celle-ci se répande d’une manière uniforme sur tout le territoire et que l’on n’ait pas à constater l’affligeant contraste qu’offrent certaines localités plongées dans une déplorable ignorance à côté d’autres points où les lumières sont très répandues. Il faut en second lieu que l’état intervienne pour une part dans les dépenses de l’enseignement, parce qu’il est nécessaire et juste que les districts riches viennent en aide aux districts pauvres, attendu qu’il s’agit d’un service d’intérêt général. Toutefois il n’est pas bon que l’état paie tout ; l’exemple du Portugal semble prouver que, quand les administrations locales n’ont pas une part suffisante dans la direction et dans l’entretien de l’école, elles deviennent indifférentes au succès de l’instruction populaire. Dans tout ce qui intéresse celle-ci, il faut faire concourir les autorités communales et les autorités centrales, surtout quand ce sont des autorités spécialement scolaires.

Qu’on le remarque bien d’ailleurs, l’intervention des pouvoirs publics n’est nulle part plus efficace et moins fâcheuse que dans l’instruction, plus efficace, car en peu d’années et avec des sacrifices relativement peu lourds, une bonne loi sur l’enseignement suffit pour répandre partout les connaissances élémentaires et pour transformer une nation ; moins fâcheuse, car elle a pour effet de fournir aux citoyens les moyens de se suffire par leurs propres efforts. En toute autre matière, l’intervention de l’état tue ou amortit l’initiative des particuliers ; ici, au contraire, elle la stimule et la fait naître, car là où l’homme privé de lumières demeurera inerte faute de voir qu’ainsi il se nuit à lui-même, l’homme instruit agira parce qu’il comprendra que c’est le seul moyen d’améliorer sa condition. Voulez-vous restreindre les attributions de l’état et préparer même son abdication, instruisez le peuple. Les nations ignorantes sont des mineures : toujours elles retombent sous le régime de la tutelle, tandis que les nations éclairées ne tardent pas à s’en affranchir parce qu’elles peuvent s’en passer.


EMILE DE LAVELEYE.