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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/219

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d’organisation sociale par le monotone refrain du laissez faire ; d’autre part, des catholiques rétrogrades qui ne voient de salut pour la société que dans une soumission complète à l’église, et que l’on s’habitue à nommer cléricaux. Les premiers, considérant la société comme émancipée et l’individu comme majeur, repoussent tout ce qui peut contrarier l’action, selon eux souveraine, de la concurrence ; les seconds regardent l’état comme incapable de professer des doctrines, puisqu’il n’a et ne peut avoir, selon eux, ni certitude, ni religion, ni science. Quelque spécieuses que paraissent ces objections des libéraux extrêmes et des catholiques théocrates, on peut y répondre et on y a souvent répondu.

La mission essentielle de l’état est, il est vrai, de faire respecter la justice, c’est-à-dire de garantir à chacun la jouissance libre, entière de ses droits ; mais lorsqu’on prétend que l’état n’a rien à enseigner parce qu’il n’a pas de doctrines, on se trompe. Tout état repose sur certaines doctrines, et de fait il les enseigne dans chacun de ses actes. Le législateur promulgue-t-il une constitution, il formule par cela même une théorie de droit constitutionnel, et cette théorie, il la rend obligatoire. Décrète-t-il un code pénal, il ne le peut faire sans distinguer le bien du mal et sans proclamer des doctrines morales, puisqu’il établit une échelle de peines graduée d’après la perversité des violations de ces lois morales. Rédige-t-il un code civil, il tranche les questions les plus délicates touchant la propriété, l’hérédité, les obligations, la durée des droits, la prescription. Dans ce cas encore, il enseigne ; il fait plus, il force chacun à respecter son enseignement et à le mettre en pratique. La société humaine s’appuie donc sur un certain nombre de principes considérés comme incontestables et appliqués comme tels. Ces principes forment la base de la législation civile, pénale et politique. L’état les affirme dans ses assemblées, dans ses tribunaux, jusque sur l’échafaud même, et le seul lieu où il ne pourrait les enseigner, ce serait l’école ! L’état n’est pas infaillible sans doute, mais en résulte-t-il qu’il ne doive ni légiférer ni punir ? Il peut se tromper sur la notion de la propriété : doit-il amnistier le vol ? La polygamie n’a pas toujours été et n’est pas encore partout un crime : on n’en frappe pas moins le bigame. Quoique sujet à l’erreur, le législateur édicte la loi et en impose le respect, parce qu’il faut bien que l’ordre social subsiste. C’est en vain qu’on le conteste : tant qu’il y aura parmi les hommes un pouvoir, ce pouvoir proclamera des doctrines, et, qui plus est, il les appliquera.

Qu’on resserre la mission de l’état dans les bornes les plus étroites, toujours accordera-t-on qu’il doit au moins protéger les personnes et les propriétés. Or quel danger les menace plus que l’ignorance