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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/171

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surcroît ou plutôt leur donnent la sécurité et l’indépendance. Du moment que leur action n’est pas enfermée et étouffée dans le cercle étroit des associés et qu’ils peuvent appeler à eux le public sous la double forme d’acheteurs et de nouveaux commanditaires, ils exercent une influence vraiment moralisatrice. Ce magasin, qui ressemble à tous les autres, avec plus de propreté et moins de luxe, a la prétention d’enseigner la morale, et il n’a pas tort. Il en viendra à bout, pourvu qu’on ne le force pas de moraliser à huis clos. Entre l’association restreinte à ses propres membres et l’association vendant au public, il y a toute la différence qui sépare un simple rouage d’économie domestique d’un instrument de rénovation sociale.

Quand on parlait ainsi il y a vingt ans, il s’élevait de toutes parts un concert de lamentations. Il fallait être fou pour associer tant de misères entre elles, — pour compter qu’une fois réunies elles allaient devenir une richesse ; la première leçon de l’arithmétique et la première leçon du bon sens, c’est que rien ajoute à rien ne peut pas produire quelque chose. Ce raisonnement serait admirable, si la proposition qui lui sert de base était exacte. Les ouvriers qui s’associent ne possèdent rien, cela est vrai ; ils ne peuvent retrancher de leurs dépenses qu’une somme infiniment petite, une obole, cela est encore vrai ; cette somme, quand même ils l’épargneraient chaque semaine pendant des années, ne suffirait pas à les arracher à la misère, cela est manifestement, douloureusement vrai. Cependant toutes ces oboles impuissantes forment, une fois réunies, un tout formidable, une richesse, et cette richesse, comme toute richesse accumulée, engendre des richesses nouvelles qui, se répartissant alors sur les misérables d’hier, les transforment sans miracle, et par la puissance de la loi éternelle de l’économie politique, en autant de modestes capitalistes. Ce n’est pas en vérité être très fort sur l’arithmétique que d’ignorer la puissance d’un coefficient. Quand l’état a eu besoin d’emprunter un demi-milliard, et que les banquiers n’ont pas été assez riches pour le lui donner, qu’a-t-il fait ? Il l’a fort habilement demandé aux pauvres, qui le lui ont donné aussitôt. Voilà l’histoire de la coopération, ou plutôt voilà le commencement de son histoire.

Mais comme il y a encore aujourd’hui des railleurs et des incrédules qui ne se laisseraient jamais convaincre par un raisonnement, il vaut mieux les conduire à Rochdale et leur dire : Regardez !


IV

Rochdale est une ville du comté de Lancastre, située sur la Roch, à 17 kilomètres nord de Manchester, et dont l’industrie consiste