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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/170

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la volonté humaine. Combien de bonnes résolutions se sont évanouies dans le trajet entre la maison et le bureau de la caisse d’épargne ! Quelquefois même ce n’est pas une simple défaillance de la volonté, c’est la pensée du temps qu’il faudra perdre pour placer une si petite somme. Quant au bénéfice trimestriel de la société coopérative, il n’y a ni démarche, ni formalité, ni perte de temps pour le placer ; il suffit de dire au commis : Je le laisse. Ces trois mots ont le pouvoir merveilleux de transformer l’ouvrier en capitaliste, — un petit capitaliste sans doute. Cependant ce petit capital, si facilement gagné et si facilement placé, est en outre merveilleusement placé : presque toutes les compagnies servent un intérêt de 5 pour 100 sur la commandite, 1 fr. de plus que la caisse d’épargne ; elles donnent, comme la caisse d’épargne, la faculté de retirer à volonté ; elles donnent en outre, aussitôt qu’on a rempli les conditions statutaires, le titre et les droits d’associé, c’est-à-dire des moyens de contrôle et la possibilité d’arriver par voie d’élection à prendre soi-même une part active dans la direction des affaires. Le chaland, qui dès lors est un déposant en même temps qu’un associé, commence le second trimestre dans une situation excellente, puisqu’aux 5 pour 100 assurés au capital transformé en commandite viennent s’adjoindre les bénéfices réalisés chaque jour, en quelque sorte sans y penser, par les acquisitions faites au magasin coopératif. Que pendant une année seulement il nourrisse son capital par l’abandon successif, des bénéfices trimestriels, et la cause de l’économie contre la prodigalité sera gagnée. Il faudra maintenant que la société prenne des précautions contre lui, qu’elle limite le maximum de sa commandite pour qu’il ne se laisse pas entraîner à devenir millionnaire ; il faudra qu’elle se souvienne qu’elle est instituée non pour faire des riches, mais pour supprimer les pauvres.

Elle profite elle-même au moins autant que ses cliens de ce système d’accumulation des bénéfices trimestriels. Ce n’est pas en vérité parce qu’en multipliant à la fois les commanditaires et les consommateurs ce système donne à la société une base plus solide et une sphère d’action plus étendue : non, c’est parce que, de simple méthode économique et de simple caisse d’épargne, elle devient un instrument d’amélioration morale et sociale, un générateur très puissant d’épargne et de richesse. Plusieurs des sociétés de coopération anglaises commencent leurs règlemens par cette formule bizarre, qui d’abord fait sourire, et qui à la réflexion paraît sensée et même profonde : « le but de la compagnie est d’élever la condition morale et sociale des adhérens en recueillant parmi eux des souscriptions volontaires pour acheter en commun les épiceries, le pain, les vêtemens, etc. » C’est qu’en effet en vendant des épiceries aux associés et aux non-associés, les stores coopératifs leur vendent par