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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/169

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sans valeur intrinsèque portant inscrit le chiffre auquel se monte l’emplette qu’il vient de faire. La société, par ce moyen, est à la fois un fournisseur vendant de bonnes denrées et l’instrument le plus actif qui ait encore été imaginé jusqu’à présent de la création de la richesse par l’épargne.

En effet, pour épargner par les moyens ordinaires, il faut d’abord se priver, puis persévérer. Se priver est bien dur, persévérer est bien difficile. La volonté continuée est le triomphe de la volonté, très peu d’hommes en sont capables. Ici l’épargne se fait toute seule ; il ne faut ni privation ni persévérance. Il n’y a pas de privation, puisque l’épargne a son origine dans l’achat même des denrées nécessaires ; il n’y a pas de persévérance, puisque l’argent, au lieu de tomber à mesure dans la main du bénéficiaire, s’accumule pour lui, pendant trois ou six mois, selon les statuts, dans la caisse de la société. Il est vrai que, le moment venu, le chaland peut ramasser ses jetons et se présenter au guichet de la compagnie pour y recevoir sa part proportionnelle dans les bénéfices, à moins toutefois que les. statuts n’aient subordonné l’exercice de ce droit, pour chaque membre, au paiement intégral du montant de sa souscription ; mais, même dans ce cas, il ne s’agit que d’un retard, et tout associé a le droit de se faire payer par trimestre. Or c’est là précisément, à l’occasion de ce droit, qu’intervient l’élément moral. Autre chose est un bénéfice de 10 centimes perçu tous les jours, autre chose un bénéfice de 9 francs perçu au bout de trois mois. Il ne faudra qu’un acte de volonté pour économiser les 9 francs ; il en faudra quatre-vingt-dix pour économiser les 10 centimes pendant trois mois. L’intelligence est complice de la volonté pour négliger les petites épargnes. On se dit : Que ferais-je d’une économie de 10 centimes ? Il est impossible de plus mal raisonner et très difficile de ne pas faire ce raisonnement pitoyable. Ce sophisme, qui n’a de place dans aucun traité de logique, est bien connu de tous ceux qui ont l’expérience de la pauvreté pour l’avoir étudiée ou pour l’avoir soufferte. On l’appelle en langue vulgaire « le coulage. » Un moraliste, un économiste qui ne tiendrait pas compte du « coulage » n’est pas digne de dresser le budget d’une petite bourse.

Le chaland du magasin coopératif se trouve donc tout à coup, sans s’être privé de rien et sans avoir pris aucune peine, possesseur d’une somme relativement importante. Il peut la réclamer, c’est son droit ; s’il est sage, il la laissera à la société coopérative à titre de commandite. Il a mille bonnes raisons pour le faire : d’abord c’est, comme on dit, « de l’argent trouvé, » de l’argent qui ne lui a rien coûté à gagner. Ensuite il n’a pas même besoin, pour le placer, de faire une démarche. Cela compte aussi parmi les motifs qui déterminent ou arrêtent cette cause si mobile qu’on appelle