Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/146

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lui offrit un siège, et finit par l’inviter à dîner. — La famille américaine ressemble un peu à une couvée de moineaux : les petits s’en échappent dès qu’ils ont des plumes pour s’envoler et des ongles pour se défendre ; ils oublient le nid maternel, et souvent les parens eux-mêmes ne les connaissent plus. Ils ont eu la peine de les protéger dans leur faiblesse première ; mais, une fois cette tâche accomplie, leurs droits et leurs devoirs finissent en même temps. C’est la loi de la nature dans toute sa crudité naïve : l’association de la famille ne dure que tout juste autant qu’elle est indispensable à ses membres.

En revanche, si les parens donnent peu, ils exigent moins encore. La puissance paternelle n’a jamais été une loi bien rigoureuse dans la famille américaine, ni la docilité filiale une de ses plus grandes vertus. Les parens ne font rien non plus pour retenir l’autorité qui leur échappe, ni pour garder dans sa coquille l’oiseau emprisonné. Au contraire ils prennent plaisir à développer en lui l’instinct précoce de la liberté ; ils ont hâte de l’émanciper, soit qu’ils aiment à être débarrassés de bonne heure d’une charge importune, soit qu’il leur répugne d’exercer longtemps une espèce de royauté domestique, et qu’ils respectent outre mesure l’esprit d’indépendance dont ils sont possédés eux-mêmes. Le fait est que nulle part les enfans ne sont aussi libres, aussi hardis, aussi enfans terribles qu’en Amérique. Dans les lieux publics, en chemin de fer, vous les voyez courir, crier à tue-tête, grimper sur vos genoux, jouer avec vos breloques, épeler dans le livre que vous tenez à la main, vous parler familièrement sans que personne les rabroue. On ne les accable pas de ces discours, de ces préceptes, de ces belles leçons morales dont nous sommes si prodigues, et qui glissent à peu près comme de l’eau sur du verre. Ce n’est pas à dire pourtant qu’on emploie contre eux les moyens de conviction énergiques qui s’appellent la raison du plus fort : les Américains ont de tout temps réservé cela pour leurs nègres, race incorrigible et bestiale à qui l’on ne parle qu’à coups de bâton. Quant à leurs enfans et à leurs chevaux, ils les ont toujours traités avec douceur, comme des êtres intelligens et raisonnables en qui il fallait bien se garder d’éveiller l’instinct de la révolte. Ils comptent, pour former leur raison, sur l’expérience plutôt que sur les châtimens ; au lieu de les tenir pieds et poings liés jusqu’à l’âge d’homme, ils les laissent de bonne heure se heurter eux-mêmes aux choses. C’est cette éducation libre qui mûrit les Américains et développe en eux la raison pratique à un âge où chez nous elle sommeille encore sous les rêves et les illusions de l’adolescence. Chez nous, l’éducation intellectuelle précède l’éducation morale ; c’est le contraire ici, A douze ans, l’éducation morale des jeunes filles américaines est