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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 61.djvu/137

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l’un ni l’autre n’avait le commandement suprême : ils se querellèrent aussitôt partis. Arrivés devant le fort Fisher, ils l’ont bombardé pendant vingt-quatre heures : on a tiré, je crois, vingt mille coups de canon ; puis le général Weitzel, descendu à terre avec 3,000 hommes, s’avança en reconnaissance jusqu’au pied de la forteresse, qu’une grêle de bombes fédérales tenait silencieuse et enfermée hermétiquement comme une tortue dans sa cuirasse. Quelques soldats sont montés sur le parapet : l’un d’eux est entré dans le fort et y a tué un aide-de-camp, dont il a ramené le cheval, C’était le moment d’un coup de main, ou bien l’entreprise même était insensée. Le général Weitzel voulait donner l’assaut ; mais les deux chefs étaient jaloux l’un de l’autre. Butler enfin manqua d’audace ; sans même quitter son navire, il envoya l’ordre à ses troupes de se rembarquer, puis il s’en retourna sans vergogne à son camp de la rivière James. Cependant Porter, resté seul, exhalait sa rage par un bombardement furieux et inutile, il écrivait à Butler une lettre presque outrageante ; mais à quoi bon ? A qui Butler avait-il désobéi ? La flotte persiste à brûler sa poudre : que de millions envolés en fumée ! On croirait que l’expérience des dernières années a dû instruire les Américains et leur apprendre qu’à la guerre au moins il faut une discipline et un maître. Le général Grant semble dans cette affaire n’avoir pas eu plus de prévoyance et d’initiative qu’un soliveau. On l’a appelé le boucher Grant ; on pourrait, après cette expédition plus ruineuse en poudre qu’en hommes, l’appeler l’artificier.

J’ai vu hier soir l’amiral Farragut chez M. Bancroft, le célèbre historien de la révolution des États-Unis. M. Bancroft est un vieillard raide, jaune, sec, maigre, avec des cheveux blancs, et dont l’apparence générale ne peut se traduire que par le mot anglais tough. Ce n’est peut-être pas un esprit très brillant ; mais ceux qui le connaissent me disent que rarement ils ont vu d’intelligence aussi active, aussi laborieuse, de mémoire aussi solide et de compréhension aussi universelle. Avec ses soixante-dix et tant d’années, on le voit tous les soirs dans le monde, gai, causant, d’humeur encore jeune ; il dicte tous les jours de longues improvisations et fit tout ce qui peut paraître dans l’ancien monde et dans le nouveau. Science, littérature, histoire, philologie, ethnologie, on peut lui parler de tout ; on le trouve toujours au courant et informé des idées nouvelles.

Quant à l’amiral Farragut, il parle peu : c’est un homme simple, dont la figure plaît par un front large et carré, un regard franc et énergique, une expression modeste et bienveillante. Il dit que Wilmington est à peu près imprenable par mer à cause des bas-fonds, qui ne permettent pas l’entrée de la rivière du cap Fear aux